J’ai rencontré Covid-19, c’est un trader

On décrit souvent le coronavirus Covid-19 comme un être invisible et maléfique. En fait, c’est juste un trader, «un être polyglotte et engageant». Notre envoyé spécial confiné a pu le rencontrer.

Cela remonte à peu de temps après le confinement décidé par le gouvernement, et dont j’avoue j’ai profité ce jour-là pour repérer les irréductibles de l’immeuble d’en face, inconnus jusqu’à ce jour, qui tous les soirs à 20h participent aux applaudissements du quartier, devenus une coutume célébrant la dévotion du personnel soignant.

Et parmi eux une irréductible.

Elle avait cette façon très particulière et un peu irritante d’apparaître à la fenêtre de son balcon à 20H00 et non 19H59 ou 20H01 et d’applaudir en levant très haut ses mains avant de se retirer fugitivement 60 secondes plus tard en tirant impitoyablement le rideau de sa fenêtre.

Tout cela bien sûr n’a que peu d’intérêt, si ce n’est de souligner la singularité de ma rencontre avec Covid-19, qui, pris de court par le soudain retrait de sa victime, visiblement épuisé lui aussi par le confinement qu’il avait provoqué, s’accrochait désespérément aux rambardes de son balcon, cherchant au péril de sa vie, à sauter de son balcon au mien.

“Malheureux, qu’es-tu en train de faire ?”
Je l’en dissuadai immédiatement, le saut était suicidaire. C’est ainsi que nous avons fait connaissance à distance respectable. Tout de suite j’ai trouvé injuste la description diabolique dont il était l’objet dans la presse, c’est je dois dire un être humain courtois, polyglotte et engageant sauf peut-être sa barbe incertaine et ses longs cheveux gras. “Ne sautez-pas je vous en prie, votre survie est capitale, vous êtes un lanceur d’alerte en quelque sorte, l’Europe peut vous garantir le droit de témoigner", lui dis-je.

“Je ne suis qu’un trader” me répond-il abruptement.

Je dois dire, il a touché mon coeur, non seulement le mien d’ailleurs, mais, j’en suis sûr celui de Wall Street et de toutes les places boursières dès que la prochaine séance aura eu connaissance de cette rencontre assez saugrenue je dois dire, dans un quartier populaire peu favorable aux traders et qui manifestement, mais aussi secrètement, célèbre chaque jour à 20h00 leur anéantissement et celui de leur progéniture.

Une rencontre physique était impossible, aussi c’est par WhatsApp que Covid-19 se confie : “C’est quoi le problème, vous vénérez les gens qui font 80 000 morts en moins d’un 10ème de secondes 80 000 de plus dans les 15 jours qui suivent et vous venez me chercher des poux pour même pas 20 000 morts au moment où je vous parle, pardon 30 000, 50 000, 100 000 ? Je ne sais plus. Je sais que le jour où j’atteins 160 000 morts comme à Hiroshima, j’aurai droit à une statue ! En attendant je fais mon travail, mieux qu’au XXème siècle, je rentabilise l’investissement de façon sélective, rien de plus.”

Covid-19 ne va pas s’attarder sur les corps jeunes, pleins de vie et d’avenir et donc de résilience bancaire pour combattre son OPA sauvage, non. Covid-19 va plutôt s’intéresser aux modestes porteurs, dont le portefeuille a du mal à cacher sa vulnérabilité, trop composé d’actifs pourris, rongés de pathologies diverses et variées. Une attention absente à Hiroshima où tous les portefeuilles ont été pulvérisés. “J’écrème le marché de façon sélective pour le rendre plus vigoureux” ajoute-t’il.
En quelques mots je me renseigne sur sa bio : “Avez-vous suivi une grande école de commerce internationale ?” lui demandai-je. “Non, je sors de la défunte ENA” écrit-ill modestement.

Ses cours, me dit-il, il les applique à la lettre. “Dans ma promo, il y en a qui étaient chargés des privatisations, de la médecine en particulier, bref de liquider les hôpitaux publics, moi j’ai choisi l’option “liquidation des naufragés”, une formation plus soft en 2 ans sans compter une année de spécialisation en “rendement intergénérationnel” et un an de stage dans un grand labo qui aujourd’hui fabrique des masques, lol.

J’applique ce que l’on m’a enseigné, une loi d’airain que tous les traders du monde entier entendent, on investit là où le rendement estimé est maximal. Accoupler un pangolin en voie d’extinction à une chauve-souris insouciante n’a pas coûté une fortune, voyager de main en main, d’un postillon à l’autre non plus. La fraternité humaine reste bien le vecteur le plus économique pour l’investissement. On me reproche mon succès tout simplement. Si j’avais étudié aux Etats-Unis, je serais aujourd’hui président !.”

C’est vrai, Covid-19 le reconnait, il a sous-estimé les effets secondaires du confinement. “Ce n’était pas dans mes cours !”. C’était son dernier message. Ne supportant plus le bruit des casseroles du lendemain, et les cris, et les applaudissements, il s’est jeté du balcon de ma voisine d’en face. Un râle à peine perceptible a précédé son dépècement impitoyable sous les roues d’un camion poubelles à l’allure pressée.

Subitement, l’air n’était plus seulement respirable mais agréable à respirer. On se congratule, on se dé-confine sauf ma voisine d’en face qui tire son rideau, et qui vois-je relever la gomme abandonnée du pneu là-même où le camion poubelles est passé ? Covid-20, un peu désarticulé, renaissant de Covid-19 disparu. “Je suis trader, j’ai accouplé Donald Trump à Jair Bolsonaro. Un rendement sur investissement, exponentiel. La maternité publique la plus proche s’il vous plait ?”.

Nul besoin de se re-confiner à nouveau, nous avons tous compris que cette fois il n’y aurait aucun survivant !

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