«Vos grèves, ça ne serait pas arrivé de mon temps!»

Quand ma grande-tante de 93 ans m'a dit cela, je suis restée un peu interdite. Les grèves, c'est donc nouveau ?

J’ai toujours eu du mal avec le passéisme. Surtout celui de ma grande-tante de 93 ans, qui ne cesse de rabâcher qu’avant, c’était le bon temps. On se contentait de ce qu’on avait, on était heureux et on se consacrait aux “vraies” choses de la vie : la famille et le travail (et peut-être bien la grandeur de la nation, aussi).

Ces réflexions m’étonnent toujours car cette femme, née en 1926, a connu la guerre de 1939-1945. Elle a vécu l’Exode, l’éloignement de certains membres de sa famille, la mort de proches parfois très jeunes... Je sais qu’une vie ne se résume pas à quelques années mais moi, ça m’a l’air de tout sauf “d’un bon vieux temps”.

L'autre jour, lors d’un coup de téléphone anodin, ma grande-tante m'a dit : "Vous les jeunes, vous râlez en permanence. Quand j'étais jeune, on se taisait et on respectait le gouvernement. Vos grèves là, pfff... Ça ne serait pas arrivé de mon temps."
J’ai alors voulu lui savoir de quel "temps" elle parlait :

Parlait-elle de 1936, quand elle avait une dizaine d'années, au moment des grandes grèves suite à l'élection du Front Populaire qui nous ont permis d’obtenir, entre autre, les congés payés, la hausse des salaires et la semaine de travail de 40h ? 

Ou bien quand elle avait 20 ans, les grèves ouvrières de 1947 chez Renault, qui débouchèrent sur un mouvement de grève d’ampleur général ? Ces grèves qui permirent d’obtenir la loi sur la “Défense de la République et de la liberté du travail”, qui est un premier pas vers un droit de grève constitutionnel ? 

Peut-être évoquait-elle l'année suivante, les grèves minières de 1948, qui nous ont apporté une hausse de 25% des retraites ? À moins qu'elle n'ait parlé de quand elle avait presque 30 ans, les grèves du secteur public de 1953 pour protester contre le recul de l’âge à la retraite qui menace notamment les fonctionnaires ? Grève qui a d’ailleurs porté ses fruits, à l’époque, puisque le décret-loi proposé n’entrera pas en application.

Ma grande-tante me parlait de ses possiblement 40 ans, en 1968, et des grandes grèves nationales que je ne présenterai pas, vous savez. Ou elle évoquait peut-être ses 45 ans et la grève générale des PTT de 1974, contre les premiers mouvements vers la privatisation de ce secteur alors public.

Mais en y réfléchissant, elle parlait peut-être de quand elle approchait ses 50 ans et de la grève historique des mineurs de 1981, durant laquelle les mineurs ont occupé pendant 13 MOIS CONSÉCUTIFS leur mine, en faisait la plus grand grève d'Europe à l'heure actuelle.

Cependant, elle était infirmière, donc elle parlait peut-être de la fin de sa carrière et des grèves du secteur hospitalier, qui ont duré du 29 septembre au 24 octobre 1988, soient les premières grèves qui ont permis la coordination institutionnelle des syndiqués et non-syndiqués.

Peut-être pensait-elle à ses 70 ans et aux grèves de 1995 contre le “plan Juppé”, qui ont réunis 2 millions de manifestants (1 million selon les autorités) le 12 décembre, un record alors historique. Pour rappel, le “plan Juppé” prévoyait l’allongement de la durée des cotisations retraites (pour les fonctionnaires), l’établissement d’un objectif annuel de dépenses de la Sécurité Sociale, une hausse des tarifs d’accès aux soins, l’imposition des allocations familiales et l’augmentation des cotisations maladie pour les retraités et les chômeurs. Le 15 décembre, le gouvernement abandonne le projet de loi, suite aux manifestations et à une grève de trois semaines du secteur des transports.

Ou alors, "son temps", c'était peut-être 2003 et les grèves contre la réforme des retraites de Fillon. Mais ces grèves, je m'en souviens, j'y étais (bon, trop jeune pour être gréviste hein, mais mes parents y étaient), donc ça ne devait pas être ça. Ça n'était déjà plus "son temps", peut-être, mais dans cet amas de dates, j'ai du mal à voir le temps dont elle me parlait. Le temps du "respect" du gouvernement, le temps "sans grève".

J'aurai pu citer d'autres dates : 2006, grève contre le contrat première embauche ; 2009, 3 millions de personnes sur 4 jours de grève suite à l’annonce le 26 janvier de la suppression de 72 500 postes par de grandes multinationales; 2010, grève contre la réforme des retraites ; 2016, grèves contre la "Loi Travail", dans lesquelles je m'étais engagée même si sans emploi à l'époque ; 2018, premiers mouvements des Gilets Jaunes… Mais je suis certaine que là, ce n'était définitivement plus "son temps".

Peut-être évoquait-elle plutôt la façon de faire grève et de manifester, et toute la violence dont on parle aujourd’hui dans les médias : violence policière, violence des manifestants, violence des propos, violence des casseurs… Je ne remets pas en cause l’existence de cette violence, mais je tiens à rappeler que les grèves de 1947 ont été le lieu des premières vraies missions des Compagnies Républicaines de Sécurité, ou CRS ; que le Ministre de l’Intérieur de l’époque à l’armée pour briser ces grèves ; que le sabotage d’une ligne de train près d’Arras par des militants a fait 50 blessés et 20 morts. En 1948, le gouvernement utilise des chars contre les manifestants lors des grèves minières ; 1342 mineurs sont condamnés à la la prison ferme ; la mise en place de caisses de grève est interdite et réprimée par le gouvernement. Lors des événements de Mai 68, on comptabilise 7 morts à l’échelle nationale, et environ 2000 blessés. La violence n’est pas nouvelle. La violence n’est pas une invention de nos mouvements actuels. En revanche, l’accroissement des violences policières ces dernières années fait échos aux faits évoqués ci-dessus et nous rapproche dangereusement que ce “bon vieux temps”.

Quand ma grande-tante et moi avons raccroché, j'ai senti que je ne serais pas invitée à déjeuner de sitôt. J'aurai compris qu'elle me dise "La grève m'isole, je n'aurai pas le moyen de me déplacer", ce qui est une réalité. Pas qu'elle me dise "Vous êtes des feignasses qui ne voulez pas travailler".

Il existe une histoire de la grève en France que des gens ont vécus et qu'ils veulent aujourd'hui effacer - alors qu'ils étaient aux premières loges, comme ma grande-tante. Ces grèves nous ont apporté beaucoup de très, très bonnes choses, j’espère avoir réussi à le démontrer. Je refuse qu'on les oublie. Je refuse qu'on dépolitise la grève et qu’on voit les grévistes comme une masse d’incapables fainéants. 

Je pense appliquer la même technique lors des repas de Noël, si d’aventure la conversation dérape sur le sujet des grèves, des manifestants ou de la violence des vilains casseurs... 

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