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Billet de blog 18 déc. 2015

Antiracisme: Gilles Clavreul, délégué interministériel à la discorde

17 DÉCEMBRE 2015 | PAR CARINE FOUTEAU Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) crée le buzz en s'attaquant à diverses organisations antiracistes ne partageant pas ses vues. Après des dérapages à répétition, la LDH et le Mrap le lâchent.

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Antiracisme: Gilles Clavreul, délégué interministériel à la discorde

17 DÉCEMBRE 2015 | PAR CARINE FOUTEAU

Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (Dilcra) crée le buzz en s'attaquant à diverses organisations antiracistes ne partageant pas ses vues. Après des dérapages à répétition, la LDH et le Mrap le lâchent.

Gilles Clavreul a-t-il été nommé au poste de délégué interministériel (Dilcra) pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme ou pour combattre les organisations antiracistes ne partageant pas ses vues ? Ce préfet hors cadre, ancien conseiller de François Hollande passé par le poste clef de gestion de la préfectorale lors du mandat de Nicolas Sarkozy, désigné par Manuel Valls par décret du 27 novembre 2014, accomplit en tout cas cette seconde mission qu'il semble s'être fixée lui-même avec une énergie toute personnelle. Depuis qu’il a pris ses fonctions, il n'a eu de cesse de donner libre cours à sa vision pour le moins parcellaire et contestable de sa tâche, sans susciter – pour l’instant tout du moins – de rappel à l'ordre de la part de Matignon.

À force, toutefois, ses déclarations intempestives pourraient finir par se retourner contre lui tant elles vont à l'encontre des principes de rassemblement et de dialogue qu'il est censé incarner. Celui qui défend au nom du gouvernement la campagne#Deboutcontreleracisme lancée le 26 novembre 2015 est en effet lâché par deux des quatre associations portant cette « grande cause nationale ». Et pas des moindres : la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), particulièrement choqués par sa dernière sortie de piste. La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), en revanche, lui témoigne son soutien, tandis que SOS-Racisme préfère ne pas se prononcer.

Capture d'écran du compte Twitter du délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme.

Habitué à s’exprimer à tort et à travers sur les réseaux sociaux, cet énarque de la promotion Averroès (2000), pourtant soumis au devoir de réserve en tant que haut fonctionnaire, n’en est pas à son coup d’essai. Cette fois-ci le feu a pris sur Facebook, à la suite d’un billet rageur qu’il a posté le 13 décembre 2015. Il s’en prend violemment à un meeting « Pour une politique de paix, de justice et de dignité », qui s’est tenu à Saint-Denis le 11 décembre, en présence notamment de l’islamologue Tariq Ramadan, de la cofondatrice de l’association Mamans toutes égales Ismahane Chouder, de l’ex-porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) Marwan Muhammad, de l’ancien président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) Michel Tubiana ou encore du journaliste et animateur du site Contre-attaque(s) Alain Gresh.

Les accusations du représentant officiel de l’État sont d’une rare virulence. Laïcité, islamistes, gauchistes, extrême droite : dans un climat post-attentats et post-électoral supposant de sa part un minimum de retenue, Gilles Clavreul mélange tout. Et désigne des coupables. Dans ce billet, qui a suscité en retour une avalanche de hashtag #DilcraGate, il dénonce une « offensive anti-républicaine menée par Tariq Ramadan, le Parti des Indigènes [pourtant absent de la tribune – ndlr] et un certain nombre de collectifs anti-démocratiques, racistes et antisémites » ayant lieu, selon lui, « avec le concours ou la bienveillance de certaines organisations d’extrême gauche et syndicats professionnels ». Ces derniers, selon lui, « ne brillent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, par leur discernement et leur objectivité face aux périls qui menacent notre société, qu’il s’agisse, depuis bien longtemps, des questions de sécurité, de laïcité, de respect des lois de la République ».

Plus précisément, il reproche aux participants du meeting « leur curieuse interprétation des attaques terroristes comme étant le produit, non pas, d’une idéologie totalitaire, mais de la seule faute, à les entendre, de l’engagement de la France pour défendre les populations opprimées et massacrées par l’islamisme terroriste ». Et de poursuivre l’invective : « Sous couleur de dénoncer une prétendue atteinte aux libertés fondamentales (…), sous couleur d’un antiracisme perverti, cette offensive vise uniquement à légitimer l’islamisme, à défendre des prédicateurs fondamentalistes et à piéger la jeunesse des quartiers dans une radicalité sans issue. » Cette jeunesse, selon lui, ferait l’objet d’une « instrumentalisation pernicieuse » de la part des personnes présentes lors de cette soirée dont le seul « but » serait de « faire monter l’extrême droite, culpabiliser les républicains et enfermer la jeunesse des quartiers populaires dans une opposition culturelle à leur propre pays ». Joignant le geste à la parole, il conclut qu’« il ne faut plus laisser un pouce de terrain, ni dans les partis politiques, ni sur les réseaux sociaux, à cette phraséologie régressive ». Par les temps qui courent, presque une déclaration de guerre.

Une bonne partie du meeting ayant déclenché l'ire de Gillles Clavreul

Visés par ces attaques, des militants antiracistes comme Sihame Assbague et Marwan Muhammad ont organisé la contre-offensive sur les réseaux sociaux, faisant du hashtag #DilcraGate l'un des plus repris sur Twitter le 14 décembre.

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La nouveauté, c'est qu'ils ont trouvé du renfort du côté des organisations « traditionnelles ». Symboliquement, la LDH, qui a participé au rassemblement dans le collimateur de Gilles Clavreul, a choisi Facebook pour réagir. Le billet est signé de sa présidente, Françoise Dumont, outrée des propos du Dilcra. « Nous souhaiterions vivement savoir si [votre] vision relève d’une sensibilité toute personnelle, voire privée, ou si elle engage le Dilcra » car, selon elle, il n’appartient pas à cette fonction « de dicter une doxa antiraciste et pas plus d’exclure tel ou tel »« Vous êtes-vous seulement rendu compte que votre propos ne peut qu’être ressenti que comme un mépris institutionnel ? Au risque de ruiner l’impact de la mission que le gouvernement vous a confiée », ajoute-t-elle, avant que Gilles Clavreul ne lui réponde par un courrier se voulant apaisant (lire ici). 

Même tonalité du côté du Mrap, autre association incontournable de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. « Cela nous pose problème que quelqu’un qui a une charge aussi lourde s’exprime de cette manière », indique Jean-Claude Dulieu, coprésident de cette association, interrogé par Mediapart. « Les associations antiracistes ne sont pas toujours d’accord entre elles. Des divergences existent. Mais il revient au Dilcra de favoriser les convergences. Gilles Clavreul devrait se rappeler que le fondement de l’antiracisme est de considérer les différences comme une richesse, et non l’inverse », indique-t-il. La dérive, rappelle-t-il, ne date pas d’aujourd’hui. « Nous qui défendons l’universalisme de l’antiracisme, nous combattons sa vision d’une hiérarchisation des racismes telle qu’il l’a exprimée. »

«Le racisme anti-Arabe et anti-Noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence»

Ce responsable du Mrap fait référence à des propos de Gilles Clavreul cités dans un portrait que Libération lui avait consacré le 16 avril 2015. « Tous les racismes sont condamnables, mais le racisme anti-Arabe et anti-Noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence. Il faut être capable de dire la particularité de l’antisémitisme », affirmait-il, tout en prenant ses distances avec la lutte contre l’islamophobie et la négrophobie. Non seulement ces termes ne lui conviennent pas, mais les structures associatives portant ces combats non plus. Ces dernières sont « dans une revendication victimaire destinée à faire reconnaître un groupe en tant que groupe. [Elles] instruisent le procès de la France comme étant coupable de tous les crimes : l’esclavage, la colonisation… ». De même, le sujet des « femmes voilées » l’indispose, comme il le fait comprendre à Libération, se moquant des affiches électorales du NPA qui présentent des candidates portant le voile, et en profitant pour railler « tous ces gauchistes qui jouent sans vergogne le jeu du communautarisme ».

Au bout du compte, rarement délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme n’a fait autant parler de lui. L'aide que lui a apportée Marion Bougeard, son attachée de presse lors de sa prise de fonctions, n'y est sans doute pas pour rien. Grâce aux enseignements de l'ex-communicante de Liliane Bettencourt et de Jérôme Cahuzac, venue d'Euro RSCG, il est parvenu, même au milieu de l'été 2015, à obtenir que son nom apparaisse dans les médias. Là encore en mettant de l’huile sur le feu à la suite d’une bagarre entre jeunes filles dans un parc public de Reims. Dans deux tweets écrits à la va-vite, le Dilcra n'a pas hésité à relayer un article de presse locale faisant de cette altercation une affaire de mœurs à connotation religieuse – à tort selon les déclarations du parquet par la suite confirmées par la justice le 14 décembre : « Agression scandaleuse qui appelle des sanctions exemplaires #Reims », « Pour une fois silence remarquable des habituels défenseurs de la “liberté vestimentaire” ».

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Plus récemment, il s’en est pris au CCIF – une de ses obsessions – en affirmant que cette structure d'aide juridique régulièrement accusée d'être antilaïque, communautariste ou encore proche de l'islam radical, ce qu'elle réfute sur son site, « n’a jamais eu un mot pour les victimes de l’Hyper Casher » à la suite des attentats de janvier. Ce qui est factuellement faux puisque le CCIF a rappelé dans un communiqué sa « solidarité avec les victimes de l’attentat sanglant contre Charlie Hebdo, avec celles de l’attentat antisémite contre l'Hyper Casher et avec la policière froidement abattue porte de Montrouge ».

Ces polémiques laissent de marbre Alain Jakubowicz, président de la Licra, qui se retrouve un peu seul à louer les qualités personnelles de Gilles Clavreul. « Il se bat comme un lion pour donner corps au plan de lutte contre le racisme et l'antisémitisme », observe-t-il. « C'est difficile. Cela fait trente ans que je travaille sur ces sujets. Je peux vous dire que jamais je n'ai vu un plan d'une telle envergure, doté de tels moyens. C'est tout ce qui m'intéresse. Le reste n'est que polémique inconsistante. La Licra est au-dessus de cela. Gilles Clavreul a des convictions. Peut-être qu'il s'est exprimé de manière un peu forte notamment pour un préfet de la République. Si des associations se sentent diffamées, qu'elles demandent à le rencontrer », insiste-t-il tout en pointant du doigt, comme le Dilcra, ces « associations communautaristes dont les objectifs ne sont pas compatibles avec nos combats ».

Il est remarquable qu’aucun membre du gouvernement n’ait pris jusqu'à présent la peine de se démarquer des propos de ce délégué interministériel, dont l’attitude rappelle à certains égards celle d’Arno Klarsfeld, notamment lorsqu’il a occupé diverses fonctions de « briseur de tabous » aux côtés de Nicolas Sarkozy alors ministre de l'intérieur. Le budget de l'institution qu'il représente, dotée de 4 millions d'euros en 2015, mériterait pourtant qu'elle ne soit pas laissée sans questionnement à un homme au sens du dialogue si peu affûté.

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