Pour Lala Mliha et ses copines 2

Les mêmes critiques s’adressent sans cesse à l’encontre de Houria Bouteldja. Son discours est déformé. Puis le débat se focalise sur une zone grise. Zone où l'indigène n'est plus tout à fait indigène.

 

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 https://blogs.mediapart.fr/lala-mliha-2/blog/100717/bouteldja-une-soeur-qui-vous-veut-du-bien

Houria Bouteldja fait des indigènes un groupe homogène. En leur temps, d’autres ont parlé au nom des colonisé.e.s. Au premier abord, le discours est manichéen : il oppose les bons indigènes aux mauvais blancs. Mais c’est ce qui fait la force et la puissance du discours d’Houria Bouteldja. Sans cette dichotomie (au scalpel!), sa parole serait creuse et vague et tomberait dans des digressions sans fin.

Si Houria Bouteldja fait du r’bit un rite patriarcal, en parlant d’honneur. L’essence du r’bit est pourtant quasi exclusivement matriarcal. Il s’agit bien d’un rituel de mères pour protéger la virginité de leurs jeunes filles. Avant qu’elles ne se rendent seules aux champs.

Il n’y a pas là de mutilations sexuels, ou de troubles psychiques avérés. Pas plus que, quand aujourd'hui une mère demande à sa fille de ne pas traîner dans la rue. Protéger la virginité des enfants existe aussi dans notre société. En particulier jusque à la majorité sexuelle. La justice veille.  (Le fait, pour un majeur d’exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise une atteinte sexuelle sur la personne d’un mineur de moins de quinze ans est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Art. 227-25 du code pénal)

Lala Mliha décrit le r’bit, avec une condescendance orientaliste, en le plaçant délibérément dans le champ de la barbarie et de la psychiatrie. Sans montrer l'existence d'études scientifiques sur le r’bit. Et sans apporter d’autres preuve que le commérage de quelques vieilles femmes.

Le reste du discours consiste principalement à affirmer l’existence d’une zone grise. La critique est faite sans intelligence. Son but n’est pas de corriger le discours d’Houria Bouteldja. Les indigènes n’existent visiblement pas selon Lala Mliha, et la thèse principale du livre est rapidement évincée. Sans vergogne elle va jusque à dire que pour Houria Bouteldja la famille maghrébine est détestable. Un mot qu'Houria Bouteldja  emploi page 75, pour parler du film Pierre et Djemila. Selon Houria Bouteldja ce film "nous disait combien nos familles étaient détestables et la société française désirable".

Ces féministes ont du mal à comprendre que le but du discours de Houria Bouteldja n'est pas programmatique. Houria Bouteldja fait simplement l'analyse de rapports de forces qui détruisent notre société. Le processus de racialisation systémique s’ajoute à celui de lutte des classes ou de genre. Un discours qui est aussi utopique, d'espoir. Celui où, les indigènes, avec ceux qui croient en "l’amour révolutionnaire", connaîtront des jours meilleurs. Le sous titre du livre est évocateur de ce but utopique et non programmatique: "Vers une politique de l'amour révolutionnaire".

 

« Est-ce que ça marche ? » À propos du tasfih, rituel protecteur de la virginité des jeunes filles tunisiennes:

https://anneemaghreb.revues.org/826

 

Du tabou de la virginité au mythe de « l’inviolabilité ». Le rite du r’bit chez la fillette dans l’est algérien

https://www.cairn.info/revue-dialogue-2009-3-page-91.htm

 

 Dans ces vidéos, Christine Delphy fait la leçon à Audrey Pulvar (durée 1h)

https://rutube.ru/video/87ddcb58ac30723820c668b79df22616/ à la 17ème minute Delphy introduit la notion de castes (versus indigènes/colonisé.e.s ?)

https://rutube.ru/video/2f27cb07fc04d92c6ec98e4da1f73707/ 

 

Frantz Fanon, LES DAMNÉS DE LA TERRE. [1961] (2002)  p17

L’atmosphère de mythe et de magie, en me faisant peur, se comporte comme une réalité indubitable. En me terrifiant, elle m'intègre dans les traditions, dans l'histoire de ma contrée ou de ma tribu, mais dans le même temps elle me rassure, elle me délivre un statut, un bulletin d'état civil. Le plan du secret, dans les pays sous-développés, est un plan collectif relevant exclusivement de la magie. En me circonvenant dans ce lacis inextricable où les actes se répètent avec une permanence cristalline, c'est la pérennité d'un monde mien, d'un monde nôtre qui se trouve ainsi affirmée. Les zombies, croyez-moi, sont plus terrifiants que les colons. Et le problème, dès lors, n'est plus de se mettre en règle avec le monde bardé de fer du colonialisme mais de réfléchir à trois fois avant d'uriner, de cracher ou de sortir dans la nuit.


Les forces surnaturelles, magiques, se révèlent être des forces étonnamment moïques. Les forces du colon sont infiniment rapetissées, frappées d'extranéité. On n'a plus vraiment à lutter contre elles puisque aussi bien ce qui compte c'est l'effrayante adversité des structures mythiques. Tout se résout, on le voit, en affrontement permanent sur le plan phantasmatique.

 

 

Début du chapitre, "Nous les femmes indigènes":

« Quel courage ! »

Une Blanche admirant une beurette

échappée du goulag familial

 

Vous ne tomberez pas la moustache de votre père ! C’est ma mère qui parle.

Toute ma vie est passé à obéir à cet ordre, à le craindre, à le sacraliser, à le contourner, à le défier, à le moquer, à le feinter… et puis à obéir de nouveau. Et ainsi de suite. Mon père s’en est allé. Avec sa belle moustache. J’en suis soulagée. J’en éprouve même une fierté naïve.

Mon corps ne m’appartient pas.

Aucun magistère moral ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches.

Récite ! « Ana hitt ou oueld ennass khitt. (Je suis un mur et le fils des gens est un fil.) » Sur ma cuisse droite, trois marques faites au rasoir et recouvertes de khôl pour sécher le sang. C’est un rite patriarcal qui s’empare de ton corps ; qui l’enchaîne à la lignée des ancêtres. Ma grand-mère paternelle approuve. Je lui appartiens. Ma grand-mère maternelle approuve. Je lui appartiens. Ma grand-mère maternelle approuve. Je lui appartiens. Mes grands-pères, tombés en martyrs, approuvent. Je leur appartiens. Mon père approuve, je lui appartiens. Ma mère, je n’en parle même pas c’est elle qui m’a enfilé les menottes. Je lui appartiens. Le sang a séché. La cicatrice sera indélébile. J’appartiens à ma famile, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. J’appartiens à mon histoire et si Dieu veut, j’appartiendrai à ma descendance. « Lorsque tu te marieras, in cha Allah, tu diras : Ana khitt ou oueld ennass hitt (Je suis un fil, et le fils des gens est un mur) Alors tu seras à ton mari. »

 

La voix : C’est ignoble.

 

La France est forte. Elle a déclaré la guerre à mes parents. La bataille est rude. Elle veut leur arracher mon corps, le coloniser. Elle est vorace. Elle me veut tout entière. « Ce sont des barbares ! » Elle hurle, elle hurle. Je l’entends partout : « Ce sont des barbares ! » Mais la cicatrice ne s ‘efface pas. Mes ancêtres ont remporté la partie.

Je n’ai rien à cacher de ce qui se passe chez nous. Du meilleur au plus pourri. Dans cette cicatrice il y a toutes mes impasses de femme. Le monde est cruel envers nous. L’honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que j’aime et que la France a écrasé. Je vais devoir y faire gaffe et veiller sur lui.

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