A mes amis

J'avais écrit ce texte en décembre.
J'avais écrit ce texte en pensant à tous mes amis. Pour la majorité, coloré, issus de l'imigration, musulmans pour certains. Je voulais leur dire que je les aimais. Je savais pas qu'un 7 janvier, on turerait 12 personnes à Charlie Hebdo.
Je crois que je dois le partager aujourd'hui, parce que cette attaque elle contre notre liberté à dire l'ignoble, le drôle, l'absurde, l'injuste.

"Février 2007, deux sacs à la main, mon neveu, ma sœur, les amies à gare d’Austerlitz, direction le train couchette.
Avec les larmiches et le cœur gros, je quittais mon 9-4 pour Toulouse. J’étais heureuse, entourée mais je voulais plus : une vie tout aussi heureuse, mais à la cambrousse.
Moi Blanchette élevée au bourguignon, au tieb et au couscous, à la chaleur, aux rires et la bienveillance (d’après TF1 c’était plutôt : aux voitures brulées, aux insultes et la peur), j’arriverais en terre inconnue, mais ça, je ne le savais pas encore.
Donc, un matin froid de février, je découvrais la brume matinale pour rejoindre mon nouveau boulot. Moi, Éno la banlieusarde au style un peu trop « parisien » selon le patron, j’avais le  job de graphiste que je voulais et  je voyais les champs de colza à perte de vue depuis ma fenêtre.
Je découvrais la vie avec une colocataire contente d’encaisser son chèque, sans le net, sans le téléphone et la télé brouillée. La Haute-Garonne était un département de mon pays, mais je m’y sentais immigrée. Je ne comprenais pas son accent, ses codes, ses « délires », sa musique, ses gens, ce n’était pas vraiment moi.  Je l’avais voulu ma cambrousse, sans penser à ce qu’elle allait me coûter.


Mes repères, mes belles valeurs d’ouverture importées, étaient balayés en une phrase à la salle de sport d’Auterive : « ha vivement que Sarkozy soit élu, on va leur foutre sur la gueule à ces bougnoules ». Je découvrais une parole libérée : le bougnoule, tu ne le croisais pas à tous les coins de rue, tu le voyais à la télé, tu pouvais donc te laisser aller à ta haine de l’autre et à ton mépris en public.
Une autre fois, des collègues m’alertaient vivement, très inquiets « Quoi ??? Tu vas habiter à Arnaud Bernard, fais gaffe y a des arabes ».
Croyant me protéger, ces gens attaquaient ma famille de coeur, riches d’origines variées, multicolore. Ils voyaient Énora la blanche, j’étais donc forcément des leurs.
Je découvrais, le pouvoir de la télé. Je découvrais que l’ignorance de l’autre pouvait amener à la détestation, à l’envie de voir l’autre disparaître.
En moi j’avais un bout de chaque famille qui m’avait ouvert la porte de sa maison mais aussi la porte de sa culture, en m’apprenant des mots en wolof, en bambara (je sais pas pourquoi j’ai retenus que les gros mots et « oignon »), à compter en tunisien, à préparer des pastelles ou du yassa....
On m’avais appris à manger avec la main (LA BONNE MAIN J), à parler la langue, goûter les saveurs, les rires, la famille, les souvenirs. Toi Blanchette, on te prenait avec bienveillance et ce que tu étais, avec cette envie de te faire tout découvrir et te découvrir.  Et y’avait même la bonne blague, te faire gouter le piment que tout le monde évitait de faire éclater dans le plat. Finalement toute la famille, y’était passée, pourquoi pas moi ? Je faisais donc un peu partie de la famille ? On me traitait comme tout le monde et c’était bon.
Dans mon Gentilly j’avais voyagé dans une bonne dizaine de pays, on m’avait donné des codes, on m’avait transmis tant de choses.

Mon voyage en terre natale inconnue me montrait que ce qu’on m’avait offert si naturellement et facilement n’était pas si naturel et aisé dans ma France profonde. J’étais chez mes semblables de peau, mais leur peur de la différence ou simplement leur indifférence, accompagnait un repli sur soi, sur sa famille. C’était eux qui m’étaient finalement étrangers. On pouvait avoir des racines communes et se sentir étrangère. Et je me rendais alors compte de la confiance que m’avaient fait les familles de mes amis : l’ouverture à l’autre et le partage.
Grâce à ça j’avais découvert que ma culture française et les autres n’étaient pas différentes ! A commencer par la bouffe : les bons petits plats, d’où qu’ils soient, c’est ton terroir, ton identité, ton goût, mais chaque régions, chaque pays en a un.
Ensuite, les valeurs de la famille, celle qu’on a pu perdre un peu ici. L’ancien, celui ici on le jette à la poubelle, dans des hospices... Je pense à ce TedX de Clair Michalon, qui explique que dans les milieux où la survie est de mise,  l’ancien, c’est celui à qui on fait confiance, dont on suit le chemin, car il a su déjouer les pièges que la vie lui a tendus.
Puis, les règles, codes, cultures appelons ça comme on veut, elles peuvent différer, mais elles sont communes à toutes les ethnies, toutes les sociétés, elles permettent de fonctionner dans un milieu donné...  En voyant ma tante et mon oncle vivre avec le grand-père jusqu’à la fin de sa vie, j’ai alors compris que ça avait existé chez nous, mais que nous l’avions perdu.

 

Alors après cet uppercut du droit en plein cœur, j’ai rapidement quitté cette campagne qui, si bucolique soit-elle, n’était pas vraiment faite pour moi. Une nouvelle collocation  se présentait, cette fois joyeuse et plus ouverte dans la ville rose : Toulouse. J’y ai donc continué ma petite vie d’étrangère, à composer avec ces gens dont je me sentais pas vraiment proche, mais dont j’avais appris quelques codes et la culture… Ils n’étaient pas curieux de moi comme j’étais curieuse d’eux. Ils me pensaient comme eux, je me savais profondément différente. La seule motivation à rester dans ce coin, était que j’y avais trouvé mon âme soeur.
Pour moi, ce n’était pas gagné. Je n’avais jamais lu sur aucune carte postale « attention tu vas prendre ta France en pleine gueule ! ».
J’avais décidé de me rendre utile à ma manière pour un problème que je pensais être celui des autres : le racisme. Je me sentais comme une espèce de Robine des bois qui n’avait rien à gagner dans ce combat. Juste une envie profonde, que ceux qui composaient une partie de moi (certes, cachés dans mon cœur), mes amis de couleurs, soient aimés de ma France.
Alors je me suis crue missionnée, et je me suis dit que ces réflexions qui me blessaient profondément, moi en tant que blanche, je devais les accueillir. D’une part parce que les gens on le droit de donner leur point de vue. D’autre part, parce que si quelqu’un pouvait dialoguer, c’était bien moi...
C’était dur, je sentais ce racisme lattent dont tout le monde se défendait. Je me souviens avoir évoqué un vol de vélo. La personne qui avait appris la nouvelle, à la lecture d’un article sur un voleur qui était boucher et sévissait à Toulouse, avait partagé son étonnement « Ha ! mais je pensais que c’était des arabes moi, pas un boucher ». Je comprenais qu’en 2013, un arabe dans la tête de certains ne pouvait pas être boucher. Un arabe était, serait un voleur.

J’avais cette impression d’être l’enfant chérie de la France, qui sur la forme passait partout, celle qu’on acceptait facilement parce qu’elle était blanche à l’extérieur, légitimée par sa couleur, autant qu’on détestait les noirs (enfin, les « blacks » parce qu’on ne dit pas noirs). Cette France que je découvrais je ne l’aimais pas. Et moi la chouchoute, je pouvais le dire sans la quitter. Au pire, on me renverrait en Bretagne ?
Ça venait finalement cautionner ce que nous, enfants de la diversité, nous pensions de notre mère patrie : elle n’aimait pas tout ses enfants. Certains étaient favoris et d’autres laissés pour compte. C’était binaire, mais ça me semblait vrai.


Puis, tout a basculé brutalement, le 26 octobre 2014.  Le jour où Rémi Fraisse est mort.
Jusque là, les victimes des forces de l’ordres étaient très souvent, des immigrés ou enfants d’immigrés. On avait vite déduis que la France ne les aimait pas.  A la télé on voyait des « sauvageons » et cette chaire fraiche sacrifiée ne semblait déranger personne à part les banlieues. Moi je voyais des enfants et petits enfants de harkis, de tirailleurs sénégalais, dont les parents s’excusaient presque d’être là alors qu’ils avaient sauvé la France.
Ces hommes on aurait dû les remercier, les honorer d’avoir livré un combat qui ne les concernait même pas. Mais une fois que la France n’eut plus besoin de chair à canon, elle les toléra tout juste, elle avait besoin de mains d’œuvre.
On répétait, liberté égalité fraternité sur tous les frontons, mais on savait que c’était notre frère noir, qui avait mis en jeu sa liberté, pour se battre au coté de son frère blanc, pour la liberté, lui n’avait pas pu défiler sur les champs Élysées à la libération.
En plus de ces sacrifices passés, il fallait encore que ce soit eux, ces enfants, d’hommes courageux et forts, qui avaient fini par baisser la tête et fermer leur gueule face à tant de mépris, qui soient victimes des forces de l’ordre. Combien en ai-je vu céder à cette révolte ? Peu, très peu.... Je les ai vu batailler dans ce monde injuste, faire de études, des enfants et avancer honnêtement dans ce pays d’ingrats. Gardant la tête haute,  pour la grande majorité, il donnaient tord tous les jours au portrait désastreux et triste qu’on voulait faire de notre banlieue.
Ce racisme, ces crimes n’étaient pas anondins, mais étaient ignorés de tous.

Et je vous disais que ça a basculé pour moi, le jour où Rémi Fraisse est mort.
Rémi était blanc. La france que je soupçonnais de favoritisme tombait le masque. Au delà de la couleur de peau elle voulait des enfants soumis, dociles et muets.
Je m’étais crue à l’abris des balles, je croyais défendre les droits des autres. Finalement, depuis toujours sans le savoir, je me battais aussi pour moi : le sauvageon à karshériser d’hier était le jihadiste vert d’aujourd’hui.
Les mêmes techniques pour discréditer les mêmes cibles : les enfants de la France qui n’étaient pas dupes, lucides et insoumis. 
Les chérubins se mettaient en mouvement et mère patrie osait frapper aussi fort, sans écouter, sans se questionner. Elle avait déjà révélé sa vraie nature mais n’ayant ciblé que les « autres » ceux qui n ‘étaient pas vraiment  des « nôtres » (alors qu’au fond ils l’étaient peut-être plus), personne n’avait bougé le petit doigt.
Une mère autoritaire et malveillante qui n’avait qu’un objectif : garder son pouvoir et surtout museler son peuple : il fallait bien nous faire comprendre que  si on se soulevait on allait se faire ramasser.
Cette vérité criante, atroce,  qui avait explosé à la mort de Zyed et Bouna, c’était un cri du cœur, c’était une alerte. « Aujourd’hui c’est nous », se croyant préservé on avait simplement pas vu venir « demain c’est vous »
La France entière ne l’avait pas entendue.

La France tout entière, aujourd’hui se prends des grenades dans la gueule. Enfin pas toute la France. Il y’ a nous la petite France, celle du bas, éparpillée. Pour une majeur partie, isolée, parce qu’elle ne se retrouve pas dans les partis politiques. Et il y a celle du haut, avec un Chichi toujours libre malgré ses magouilles, un Sarko qui est revenu de sa combustion spontanées avec un carnaval de casseroles au cul, mais une partie de la France l’acclame, réélu à 64% à la tête de l’UMP .
Le pouvoir nous s’échappe, voir même nous prenons conscience qu’il n’a jamais été entre nos mains. La justice nous échappe. Nos libertés s’évaporent. Il ne nous reste que la fraternité. Celle qui fait que ce que je veux pour moi, je le veux pour toi. Et qui que tu sois, quelles que soient tes opinions, tes convictions etc....
On nous a bien appris à nous détester, aujourd’hui j’ai pleinement conscience que c’est l’enjeu principal, celui qui nous fera voir ce qui nous uni, plutôt que ce qui nous sépare. Cette force qui fera que, plutôt que céder à nos peurs et au repli, nous dépasserons nos craintes pour aller de l’avant et vers un chemin de paix.
J’invite vraiment toutes bonnes actions dans ce sens à voir le jour, même infimes, même minimes, car, nous les petites abeilles, les colibris, c’est par la force de nos actions et notre pouvoir de poloniser que nous pourrons nous unir, pour que plus jamais, parce qu’on était dans la rue, ou qu’on défendait nos idées, la peine capitale nous soit administrée.
Zied, Bouna, Remi, demain ça sera peut-être toi. "

Enora

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