Alloc à la Nation

Variations très libres de fin d'après-midi, avant le quart d'heure TV élyséen... (attendu-entendu? ou non...) . Le geste et la geste?... Bon, on se lance, sans évidemment anticiper sur le réel, voire le vraisemblable.

1 - Plan large. Une photographie du palais de l’Elysée côté cour d'honneur en noir et blanc avec, en surimpression, le générique suivant inscrit en lettres jaunes, un brin dansantes-tremblotantes peut-être, mais voilà au moins quelque zeste de mouvement dans cette immobilité d'antan.(On a du reste renoncé volontairement à la couleur or):

“Allocution à la Nation de Monsieur le Président de la République”. 

 Marseillaise rituelle en fond sonore (version officielle par la Musique des Gardiens de la Paix, enregistrement vinyl 1962; attention, ça gratte un peu).

2- Plan fixe. Pénombre dominante pour la grande pièce centrale du premier étage, épicentre du pouvoir exécutif de la République. Au centre du centre, lumière tamisée du soir, mais de source hors champ, pour Président sobrement vêtu: costume noir plutôt étriqué comme c’est la mode après tout, mais virant volontiers, comme dans un rêve - “Tu parles, Charles?” - sur l’anthracite géant du civil gaullien. Noir encore de la cravate au noeud sarkozien trop épais, sur  blanche chemise au  col dur forcément impeccable. A l’instar de cet immaculé, sur revers gauche de veston, éclate le canapé. Celui de tradition décorative pour Suprême des dieux (Hollande compris, normal normal). Y brille de plus belle le rouge historique des rosettes, plein centre pile-poil au milieu du grand rectangle d’or.
Président assis sur fauteuil Louis XVI derrière bureau Louis Philippe. Clartés encore, mais comme sous un voile de pâleur de jeunesse, ce soir. Elles accusent les jeunes et fines mains du tout jeune pianiste amateur converti en jeune claveciniste-compositeur-interprète plutôt doué oui dans son genre. Mains jeunes pour poker menteur ou  baccara pleins lustres, plus que pour Nain Jaune ou belotte mais qui reposent fermement sur cette vieille plane surface de la table aux reflets d’ivoire.

Point de geste ici.
La geste évidemment, et pas un geste! Oh, les mains!...
Dextre et senestre gisent bien chez l’Élu sur un vaste champ presque nu. Celui d’une horizontalité territoriale, belle comme l’antique mais déserte, dépourvue de tout parchemin, de toute plume d’oie, de tout porte-plume, de tout serveur Minitel, de tout PC, de tout smartphone.Seule se distingue, posée sur la droite de la table, pour une parfaite maîtrise des horloges des grands rendez-vous de l’histoire, une énorme pendule Charles X exhumée du Mobilier National où elle reposait depuis l’été 1830. Une copie subsistait toutefois au Palais du Luxembourg, comme un signe pas forcément rassurant pour l’hôte de l'Elysée. Ce double-là ornait le bureau du Président du Sénat, pas forcément indifférent, a priori à la préséance, et surtout à ses prérogatives potentielles, au cas où… Mais de ce côté en classique jurisprudence Poher, le jeune Président de la République avait été pleinement rassuré par l’actuel et bien bonhomme patron de l‘agence d’intérim:  point d’âme de Brutus chez le sénateur en chef, vieil ami des chevaux de retour comme de course, et des juments, et des étalons talentueux. D'ailleurs, “Monsieur Veto avait promis…”
En fond de plan, derrière bureau, derrière fauteuil, derrière Président assis et fixe, deux lourdes tentures Napoléon III de couleur cramoisie (restaurées là pour l'occasion) encadrent une grande baie vitrée donnant sur les jardins de l’Élysée. Ils s'offrent en noir et blanc, nuit tombée. La grille du Coq est invisible, noyée dans ces ténèbres qui saisissent arbres et feuillus, pelouse et ciel. C’est par là qu’était sorti de son palais, caracolant en tête de son État major tout particulier et en uniforme de général de division, le jeune Prince-président de la République,  un 2 décembre 1851 de grand matin; histoire d’aller féliciter chaudement sur les boulevards parisiens encore tout chauds, ses bonnes troupes après le sympathique succès valant plébiscite pour le glorieux projet d’ une France en marche vers l empire.

3 - Plan fixe, toujours. La voix présidentielle va se faire entendre. Mais pas immédiatement. Elle ne résonnera, dans un ravissement tant espéré, qu’après cinq longues secondes d’un silence presque absolu, judicieusement pensé pour donner du temps au temps....et au citoyen-compatriote-téléspectateur le spectacle admirable mais quasi muet du chef, du nez, du menton jupitériens légèrement levés et immobiles dans le marbre régalien. Là, face à la caméra, l’oeil bleu à peine deviné sous paupière tombante, le trait mince de la lèvre inférieure légèrement plissé sur la droite pour un soupçon d ironie, évidemment du meilleur effet.
Lentement, très lentement, dans ce silence captivant à peine brouillé par le tic-tac du dernier des Capétiens directs ayant régné, la cinquième seconde du plan fixe révèle enfin le mouvement. Il y a quelque chose de bourbonien assurément dans cette majestueuse et vraiment lente-la plus-que-lente demi rotation du visage présidentiel sur la gauche. Visage campé haut, qui ne porte absolument plus en face, d’autant que les yeux sont quasiment clos maintenant, nez et menton en l’air; et lèvres serrées  s’abandonnant dans un demi-sourire joliment narquois.

Enfin, tombent de ce profil de médaille et de pièce de monnaie-de-ta-pièce (version relais de poste Varennes 1791) ces simples paroles, fortes, forcément émouvantes :

“ Plouques, Ploucs!..."

Tête à  nouveau pivotante du Président pour retrouver la position initiale, regard face à la caméra, bleu horizon des yeux grand ouverts à présent, chaleureux, intenses, hypnotiseurs, comme la bouche à présent d’où éclate d’ une voix lumineuse de confiance et de pleine satisfaction:

“Vive la République!  Vive la France! “

4 - La Marseillaise retentit à nouveau dans ses craquements vinyl  d’origine. La caméra zoome aussitôt par delà le chef présidentiel  pour conclure par la baie vitrée sur la réjouissante animation qui vient de saisir le parc de l’Élysée. Plus de noir et blanc, mais désormais, les couleurs d’une nuit de décembre serties d’une lumière intense embrassant toute la perspective des jardins. D'immenses drapeaux tricolores sont déployés par une compagnie de gardes républicains courant comme à l’exercice. La caméra zoome, zoome, re-zoome pour plonger bientôt vers une Grille du Coq qui n’ est plus du tout réfractaire.  La voici bien visible. Elle vient d être ouverte par commandement du Palais.On aperçoit, au delà, une foultitude de… de gens. Rien d’autre qu’une portion de citoyens-compatriotes agglutinés derrière de hautes barrières de fer. Leurs atours y dessinent comme une ligne jaune, un brin mouvante. La caméra s’attarde alors sur l’arrivée vers eux de Madame la Présidente, tout sourire, distribuant gracieusement à toutes et tous de succulentes brioches toutes chaudes, toutes dorées, faites maison. Le geste - oui, le voici, LE geste... - est fort apprécié. Il est conforté par un autre, bien aimable complément: une forte délégation du parti majoritaire et de quelques alliés déboulant dans la foulée, aidés de serviteurs zélés de la Présidence. Ces braves cohortes piochent dans divers cartons de la Caisse des Dépôts et Consignations puis, dans le geste ample du Semeur-lanceur de grenades à défaut d’alerte, et grand sourire de bienveillante charité en exergue, adressent vers ce bon peuple de France, pour la plus bonne et belle des causes, et en des jets magnifiques, des centaines de pièces… jaunes.

Fin du direct.

Interruption des programmes.

Mire.

------   Christian D. Beresford (enteous)

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