Comment le mouvement pour la justice environnementale transforme notre monde

Le mouvement global pour la justice environnementale contribue à l'élaboration d'une véritable transformation sociale et économique écologiquement durable. Si la pertinence de ce mouvement est sous-estimée, les nombreux cas de mobilisations et conflits socio-environnementaux documentés sur l'EJAtlas (http://ejatlas.org/) permettent de mieux valoriser sa contribution dans cette transformation.

Rédaction collective par l'équipe du projet EnvJustice.

Le mouvement écologiste représente aujourd’hui ce que le mouvement ouvrier représentait pour l'ère industrielle : un des mouvements sociaux les plus influents de son époque. Pourtant, si des chiffres sont systématiquement collectés sur les grèves des travailleurs, les manifestations environnementales n’ont jamais bénéficié du même suivi. C’est afin de combler cette lacune que nous avons créé l'Atlas Mondial de la Justice Environnementale (EJAtlas), un inventaire des conflits socio-environnementaux. Jusqu’à présent, 2500 conflits ont été documentés, et ce chiffre est en hausse continuelle.  

Notre équipe de recherche, composée de chercheurs en économie écologique et en écologie politique, soutient que ce sont diverses activités économiques néfastes, telles que les exploitations minières ou les décharges, qui ont amorcé la naissance d'un mouvement mondial pour la justice environnementale. Ce mouvement questionne notre système de production, notre modèle de développement et repense la façon dont les êtres humains vivent sur cette planète. Voici ci-dessous quelques exemples emblématiques :

 LES MAFIAS DE SABLE

L'exploitation illégale du sable est dix fois plus lucrative que tous les crimes contre les espèces sauvages. La flambée de la demande de sable répond à l’expansion de plusieurs secteurs économiques dont ceux de l'industrie du bâtiment, l'extension de terres artificielle gagnées sur l’eau, ou encore l'extraction côtière de l'ilménite ou du zircon. L'Inde en particulier est un foyer de conflits liés à cette activité. L'extraction du sable se fait sur le littoral au sud du pays et dans les lits des fleuves de l'Himalaya. Des centaines de personnes ont été tuées par diverses branches de la mafia du sable, parmi lesquelles des activistes et des journalistes d'investigation.

LUTTER POUR UNE PÊCHE DURABLE

L'industrialisation de la pêche depuis les années 1950 a provoqué des effondrements de stocks de poissons et des extinctions d’espèces. Dans ce contexte inquiétant, les communautés de pêcheurs artisanaux revendiquent leurs droits d'accès et de contrôle sur les ressources aquatiques, ces dernières étant considérées comme des « biens communs ». Le Forum Mondial des Populations de Pêcheurs et le Forum Mondial des Pêcheurs et des Travailleurs de la Pêche aspirent à mettre un terme aux nombreuses injustices liées à la pêche telles que celles causées par les piscicultures intensives en Turquie ou au Chili, par les grands projets portuaires en Inde ou encore par les industries polluantes en Équateur.

CONTRE L’EXPLOITATION MINIERE INDUSTRIELLE

L'expansion actuelle des méga-mines en Amérique latine et en Afrique de l'Ouest (pour la bauxite ou le fer en Guinée, les mines aurifères au Burkina Faso, au Sénégal ou au Ghana) se distingue par l’utilisation de nouvelles technologies qui requièrent une consommation massive de ressources hydrauliques et de produits chimiques hautement polluants. La résistance en Amérique latine et en Afrique est élevée et a pu souvent profiter de la forte participation et du leadership des femmes. En s’opposant aux méga-mines, les communautés menacées ou touchées par l’industrie ont développé de nouvelles initiatives locales plus durables et démocratiques.

LES CAUCHEMARS DU NUCLÉAIRE

Depuis plusieurs décennies l'énergie nucléaire est pointée du doigt en tant que source d’énergie hautement risquée. Ces craintes se sont avérées vraies comme l’ont illustré les accidents de Three Mile Island (1979), de Tchernobyl (1986) et de Fukushima (2011). Les «réacteurs surgénérateurs rapides» tels que ceux de Creys-Malville (en France, où un militant a perdu la vie), de Kalkar (Allemagne) et de Monju (Japon) étaient particulièrement controversés. Si ces derniers ont été arrêtés, les luttes continuent ailleurs, comme à Kalpakkam (en Inde). Les accidents et les mouvements locaux ont réussi à ralentir l'industrie nucléaire, entraînant l’élimination progressive de ce type d’énergie dans de nombreux pays.

L’USAGE INTENSIF DES PESTICIDES

Malgré l'impact des pesticides sur l'environnement et sur la santé humaine (mort d’oiseaux ou cancers), leur utilisation continue d’augmenter dans l'agriculture - principalement dans les pays en développement. Malheureusement, ce n'est généralement que lorsque l'impact de ces toxines est devenu irréversible que les populations demandent justice pour les dommages causés. En Argentine, l'utilisation du glyphosate dans la culture du soja a été contestée. Il en est de même pour les nématicides, un insecticide utilisé dans les plantations de bananes qui a été combattue en Asie, en Amérique latine et en Afrique.

L'ACCAPAREMENT DES TERRES

Les plantations qui ont permis l’essor actuel de la production d'huile de palme se sont accaparé les terres agricoles de populations rurales. L'huile de palme est maintenant présente dans la moitié des produits emballés vendus au supermarché. Les plantations d’huile de palme remplacent les cultures vivrières, privent les agriculteurs de leurs terres, augmentent le travail en conditions de servitude et causent de nombreux dégâts environnementaux tels que la déforestation, la pollution de l'eau, l’infertilité des sols et des incendies. Des réseaux d'activistes locaux ont réussi à interrompre temporairement l'expansion de ce qu'ils ont appelé les «Déserts Verts» au Honduras, en Colombie, au Mexique, en Indonésie et au Myanmar.

LAISSER LES ÉNERGIES FOSSILES DANS LE SOL

Face à la baisse des stocks, l'industrie des carburants fossiles dépend de moyens techniques et de lieux d'extraction non conventionnels tels que la fracturation hydraulique, les sables bitumineux et les sources pétrolières dans les eaux profondes de l’Arctique. La contamination des sources d'eau douce, la dévastation des systèmes marins, l’accroissement de l'activité sismique et le réchauffement climatique ont conduit à l’éclosion du mouvement d'action directe Blockadia – qui crée un lien direct entre des luttes singulières puisque les menaces posées par l’exploitation du pétrole, du gaz et du charbon sont à la fois mondiales et locales. Les contestations massives ont abouti à des moratoires sur les activités de forage en mer. Ces contestations ont engagé des poursuites contre l'exploration pétrolière et ont réussi à obtenir des interdictions de fracturation, le retrait de gazoducs et l'arrêt d’opérations pétrolières et gazières.  

L’ÉCONOMIE DES DECHETS

Face à une industrie de la gestion des déchets qui pèse plusieurs milliards de dollars, des alliances entre organisations locales protègent la santé et les moyens de subsistance des populations voisinant les sites de décharge. GAIA unit les communautés qui résistent aux incinérateurs. BAN tente d'arrêter la circulation depuis les pays du Nord vers ceux du Sud de déchets dangereux tels que les déchets électroniques et les navires. L'Alliance Mondiale des Récupérateurs défend le secteur informel du recyclage. À Delhi (Inde), les résidents de la classe moyenne et les recycleurs informels se sont alliés pour s'opposer à la privatisation de la gestion des déchets et à l’adoption de l’incinération qui en résulte. 

LES EXPLOSIONS DE PX EN CHINE

La Chine est balayée par des protestations à grande échelle contre le paraxylène un pétrochimique hautement inflammable (PX), utilisé pour fabriquer du plastique et du polyester. Les manifestations à Xiamen (2007) ont arrêté la construction d'une usine PX. Les manifestations se sont étendues à Dalian, Chengdu, Shanghai et ailleurs. Avec la multiplication de manifestations contre les incinérateurs, les problèmes provoqués par les eaux usées, les centrales à charbon, etc., un nouveau type de mobilisation de masse politique a émergé en Chine, celui de se lancer dans une «promenade collective» (sànbù).  

DES ÉNERGIES RENOUVELABLES CONFLICTIVES

Les énergies renouvelables sont nécessaires dans le monde de l’après-carbone, mais les méga-barrages (comme celui de Narmada) et les méga-parcs d’éoliennes (au Mexique, au Kenya, en Inde) provoquent eux aussi des conflits. Les émissions de méthane et les dépassements de coûts sont dissimulés derrière un discours tordu sur la durabilité afin de justifier de nouvelles vagues de construction de barrages, en particulier dans l'Himalaya, dans le bassin amazonien, dans les Balkans et en Afrique. Le plus souvent ce sont les communautés rurales qui initient des modèles coopératifs d'énergie éolienne qui représentent une alternative aux projets corporatifs et qui ainsi réorganisent les modèles de production et de consommation d’énergie mondiaux. Ces communautés dénoncent la violence et revendiquent le droit de décider quelle transformation énergétique et quelle souveraineté elles souhaitent.  

CONCLUSION

L'économie mondiale continue d’accroitre son niveau de consommation d'énergie et de matériaux. La physique fondamentale nous dit que l'économie n'est pas circulaire mais entropique. Tandis que les ressources vitales s'épuisent à une vitesse fulgurante, les niveaux de production de l’économie mondiale dépassent les limites planétaires.  Les économies fondées sur la croissance sont insoutenables du point de vue environnemental et socialement conflictuelles. Les conflits socio-environnementaux contre l'extraction, le transport, la transformation et le déversement des ressources naturelles soulèvent une question : Au cours de chaque activité nourrissant une économie basée sur la croissance, qui gagne et qui perd ?  

L'EJAtlas montre que les populations du monde entier, organisés en groupes et en réseaux, luttent pour créer de nouvelles façons de vivre. Ainsi, le mouvement pour la justice environnementale encourage la durabilité. Ces conflits environnementaux ne représentent pas des perturbations dans la bonne gouvernance et ne peuvent être résolus avec des solutions de marché ou grâce aux promesses faites par les nouvelles technologies. Au cours de ces conflits, les populations expriment leurs griefs, leurs aspirations et revendications politiques en faveur de la justice sociale et environnementale. Le mouvement pour la justice environnementale ne devrait pas être réprimé mais au contraire soutenu car il nous conduit vers la construction d’un monde meilleur pour tous et toutes.   

AUTEUR.E.S

Le projet de recherche EnvJustice étudie et contribue au mouvement mondial pour la justice environnementale. L'équipe EnvJustice est composée de Sofia Avila, Daniela del Bene, Federico Demaria, Irmak Ertör, Juan Liu, Joan Martinez-Alier, Sara Mingorria, Grettel Navas, Camila Rolando Mazzuca, Brototi Roy, Arnim Scheidel, Julie Snorek (Institut des Sciences et Technologie de l'Environnement, Université Autonome de Barcelone) et Nick Meynen (Bureau Européen de l'Environnement). 

Traduit de l’anglais par Camila Rolando Mazzuca.

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