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Billet de blog 4 nov. 2022

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Réponse à « Une vie incendiée »

« Une vie incendiée, qu’est-ce que c’est ? C’est beaucoup de souffrance contrainte, des années escamotées par la précarité. C’est une vie incendiée, un corps à jamais marqué par une main glissante... » L'interview donnée par Emmanuelle Seigner à TF1 a fait grand bruit. L'actrice s'est depuis rétractée ; mais qu'en est-il de son livre ? Benedicte Martin, autrice, l'a lu et analysé. Un compte rendu sans complaisance qui interroge, en sous-texte, la responsabilité d'un éditeur et le rôle de la presse, restée volontairement à la surface du buzz. 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Emmanuelle Seigner a du chagrin et c’est dans Une vie incendiée parue aux Éditions de l’Observatoire qu’elle l’expose.  On nous vend une Emmanuelle à la parole étayée, claire et objective. On y découvre une femme dans l’amalgame, peu armée, révélant sa méconnaissance patente des lois, tordant la réalité. Car, fidèle à la ligne de cette maison d’édition qui publie Gérard Darmanin, son livre s’inscrit comme bien approximatif, bien malhonnête, bien indigne.

Passons sur sa vision élastique de la vulnérabilité des âges : se faire violer à 13 ans serait moins grave qu’être écroué à 73 ans. Passons encore les paragraphes où elle ressasse les lâchages dans son travail et rumine les projets avortés du fait de « l’injustice » faite à son mari. Mais reprenons tout de même quelques passages :

1/ Samantha Geimer 

Son mari et elle se reparlent, écrit-elle : tant mieux. Mais ils ne sont pas non plus les meilleurs amis du monde. Samantha a toujours souhaité, non l’incarcération du réalisateur, mais qu’il admette « qu’il a fait du mal » et qu'il soit astreint à une obligation de soins. Polanski a quant à lui plaidé coupable du viol et a exécuté une peine de 90 jours (42 effectués après allégement pour conduite exemplaire). Puis il s’est soustrait à la justice américaine par crainte d’éventuelles suites plus lourdes. Le réalisateur franco-Polonais est en effet soumis à la juridiction californienne. Or, aux USA, la procédure pénale est accusatoire alors qu’en France, elle est inquisitoire. Ici le Juge dirige l’enquête. Là-bas, ce sont les avocats qui la mènent de concert avec la Police. L’ouvrage d’Emmanuelle Seigner ne tient pas compte de cet entrechoquement des lois de pays différents. Par ailleurs, l’ouvrage ne précise pas non plus que les Parquets peuvent décider de poursuivre une affaire même si l’accusé se rétracte, au nom de l’emprise, de pression ou d’arrangements. S’il y a eu abandon des charges du côté de Samantha Geimer, c’est parce que le réalisateur aurait conclu avec elle un accord financier de l’ordre de 500 000 dollars, non parce que la victime aurait minimisé l’affaire. La justice américaine, elle non plus, n’a pas minimisé le cas. 

2/ Les soutiens

         Les 4/5 de l’ouvrage ne sont qu’une succession de noms, de passe-droits et d’entre-soi qui convainc Emmanuelle Seigner d’être légitime. Mais de quels soutiens parle-t-on ? 

Au nombre de ces soutiens est par exemple cité le producteur Alain Sarde comme un homme droit et sans faille. Or Alain Sarde a été mis en examen pour viol et tentative de viol en 1997 et a été incarcéré cinq jours en préventive à la prison de la Santé. Il a assumé avoir eu recours aux services de "call-girls", la plupart des jeunes filles se rendant à des rendez-vous à visées professionnelles (rôles, contrats publicitaires). En 1999, le producteur a bénéficié d'un non-lieu au motif de charges insuffisantes. Et c'est avec ce même Alain Sarde, dont je ne connaissais pas le passif, que j'ai eu maille à partir en 2003 au bar du Ritz pour soi-disant acheter les droits de mon livre.

     Est également cité Frédéric Mitterrand, auteur de La mauvaise vie où sont racontées par le détail ses relations tarifés avec des très jeunes garçons.

     Est cité par ailleurs Alain Finkielkraut, apportant une caution « philosophique », lui qui éructait sur France Inter que le viol de Samantha, 13 ans, était acceptable car elle « avait déjà eu des relations sexuelles » et qui l’accusait de mœurs déshonorantes.

3/ La pétition

Au moment de l’arrestation helvète, Hollywood a fait tourner une pétition rassemblant 400 signatures, dont celle de Woody Allen (oups). Si Emmanuelle ne revient pas sur ce nom, elle mentionne le paraphe de l’actrice Natalie Portman comme un blanc-seing…  Elle omet de dire que cette dernière regrette amèrement son émargement. À présent, l'actrice américaine qualifie cette signature d’erreur ; elle a même fait amende honorable avec le projet « Time’s up » qui combat le harcèlement sexuel.

4/ Le dénigrement

Dans son dernier chapitre intitulé « Depuis », Emmanuelle Seigner se lâche et adopte le genre de propos propres au backlash, parlant d’« accusations tous azimuts », de « délation jubilatoire », de « chasse aux sorcières », de « foules aveugles », de « meute », et d’ « idéologues sectaires. »

     Emmanuelle Seigner cherche par exemple à humilier et décrédibiliser Adèle Haenel en racontant que l’actrice s’est inclinée devant Polanski lors du déjeuner des Césars 2014, comme si cela prouvait quoi que ce soit. Or c’est méconnaître le mécanisme du délai de prise de parole qui est lent et qui intervient lors d’un travail de reconstruction post-agression sexuelle, comme c’est nier le mécanisme de sauvegarde neurobiologique de la mémoire traumatique et de ce qu’on nomme l’état dissocié (faire comme si tout allait bien).

Emmanuelle se moque de l’interprète de La jeune fille en feu mais ose parler de vie incendiée. Une vie incendiée, qu’est-ce que c’est ? 

C’est beaucoup de souffrance contrainte et des années escamotées par la précarité. C’est une vie incendiée, un corps à jamais marqué par une main glissante, un sexe en effraction, une main courante ignorée, une plainte classée sans suite. C’est être quitté, isolé, exclu, maltraité, insulté, diffamé, marginalisé, abandonné.

   Une vie incendiée se vit sans les gardes du corps dont Emmanuelle avoue bénéficier. C’est une vie sans sécurité.

   Par ailleurs et pour conclure : si vie incendiée il y a, c’est le violeur qui en a allumé la mèche. Emmanuelle se dit frondeuse, guerrière, « féministe avec un mais ! » parce qu’elle a le verbe haut et la vulgarité bourgeoise – Vénus à la fourrure. Elle est dans un déni erratique. Son livre relève de l’indécence la plus totale et participe à la culture du viol. 

Ma chair violentée de plaignante vous regarde fardée de soufre dans votre suie de pacotille.

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