Mémère.

Qui a connu mémère, ma bisaïeule maternelle, sait ce qu’est l’amour de sa famille, le dévouement et la générosité.

 

Qui a connu mémère, ma bisaïeule maternelle, sait ce qu’est l’amour de sa famille, le dévouement et la générosité.

Mère courage, et modèle d’attention aux autres, elle possédait la sagesse de ceux qui sont indulgents par nature. Ce qui n’a pas porté atteinte à son talent dans et pour la répartie qui fait mouche ni modéré son goût pour le jeu de mot qui détend. On ne s'ennuyait jamais chez mémère.

Si elle ne cachait pas son humour, naturel et récurent, elle avait la générosité discrète qui n'oblige ni ne blesse. Elle ne possédait rien. Que sa vie. C'est de son temps d'existence qu’elle donnait. Aux siens et à n'importe qui.

Constante dans l'abnégation elle a semé l'humanité autour d’elle. Elle disait qu’un être humain ne nait que pour se perpétuer en mieux. Elle a passé sa vie à semer l’amour, à le cultiver, à le répandre.

Contrairement à ce qui se dit, on ne meurt pas d’amour, mais de manque d’amour. Elle a vécu longtemps mémère. C’est l’âge qui l’a emportée, rassasiée d’amour donné et reçu.

La porte vers sa mort, s'est ouverte ce jeudi, glacial, de Février...
J’étais dans sa petite chambre en bois de 6 mètres carrés, avec les deux filles - 6 et 4 ans de Raymond, le dernier de ses dix enfants issus de 2 mariages. Il y avait 24 ans d'écart entre l'ainé et l'ultime de la fratrie.

Nous, les enfants, étions assis entre la fenêtre et le lit autour d'une petite table basse; les filles sur des sièges d'enfants, moi sur une chaise d'adulte. Nous consommions les pommes cuites, un chef d’œuvre caramélisé que mémère avait préparé pour nous, tandis qu'elle, comme d'habitude, nous racontait debout l'une de ses histoires familiales entre-coupées de chansons. Elle s’est effondrée sur moi.
Surpris et écrasé sous la charge, je l’ai maintenue comme je l'ai pu en attendant le secours que les filles étaient allées chercher. Elle est morte le dimanche 22 février sans être sortie du coma. Je venais d’avoir 9 ans, elle 78.

Il faisait très froid le jour de ses obsèques. Derrière le corbillard, alors tiré par des chevaux, le convoi était long... Beaucoup de cœurs étaient tristes.

J'ai été son premier arrière-petit fils et son nourrisson. Sa disparition fut mon premier deuil, mon premier chagrin définitif. Je pense l'avoir rendue consciente avant quelle nous quitte, de l'admiration et de la tendre affection que j'avais pour elle. Je n'ai jamais pu douter de l'amour qu'elle m'a porté

Elle a définitivement perdu conscience dans mes bras, mémère. De là à imaginer que c’était un signe, qu’elle m'avait choisi et me passait un relai, il n’y avait qu’un pas. Je l'ai fait. Avec l'âge de raison ais-je bien fini de m'en défaire...? Il reste que premier de ses arrière-petits-enfants, fils de sa première petite-fille issue de son fils ainé, je suis maintenant l'ainé de la branche fraternelle qu'elle a modelée.
Le hasard fait parfois bien les choses. Je suis aujourd’hui le survivant de ceux qui l'ont "vécue". Le seul à pouvoir parler d’elle à ceux qui en descendent. Elle a souhaité qu'un fusain soit planté sur sa tombe. Comment ne pas esquisser son portrait?

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