Medisance

Durant mon enfance, ce prénom était loin d'être dominant, mais pas rare.

Durant mon enfance, ce prénom était loin d'être dominant, mais pas rare. Dans ma rue du moulin à vent, il existait au moins un Robert. C'était Molle. Afin de ne pas blesser ses éventuels descendants, j’ai choisi d’inventer le patronyme, mais bien qu’un peu outrés, les faits sont vrais.

Il habitait, je devrais dire il nichait, avec une dizaine d’autres "Mollichons et Mollichonnes" dont il était l'ainé, dans une baraque qui comportait trois malheureuses pièces en bois. Ils étaient tellement pauvres les Molle's, que même dans un quartier d’impécunieux comme l'était le mien, une misère pareille était inédite. Il n’a pas été gâté par le tirage au sort de la nativité, ce Robert là.

Pour gagner la compétition vitale, le spermatozoïde Robert Molle n'a pas eu le choix, il a dû endosser la casaque d'un père pauvre pour aller à la conquête de l'ovule d'une mère encore moins riche.

Sachant qu'il était appelé à un avenir plus chargé de peines que couronné de lauriers et de faveurs, vu de l'extérieur "on" peut  dire que cette épreuve il valait mieux ne pas la remporter. Mais lui c'est lui et "on" c'est nous!  Qu'aurait -"on" fait à sa place? Sinon faire ce que l'on a fait à la nôtre. Il l'a remportée.

Entre deux mauvaises fortunes le spermato Robert, petite bestiole inculte, a dû choisir le moindre :

- Une existence promise à patauger dans la mouscaille

- L'Atterrissage dans le torche foufougne à sec pour perdants, que ses parents, qui ne disposant pas de l’eau courante, ont utilisé de toute manière après la galipette vicieuse qui l’a mis (en) orbite.

A-t-il vraiment choisi d'éviter le suaire à têtards qu'était l'essuie- minou ? A-t-il eu connaissance des données? Les a-t-il analysées avant de trancher- ce qui demande des qualités que, la suite l’a prouvé, il n’a jamais eues? A-t-il choisi de courir pour gagner sa vie? Je ne le jurerai pas sur la mémoire de feu mon placenta, mon premier et fidèle ami qui a donné sa vie pour que j'ai accès à la mienne, car j'ai perdu la mémoire de moi spermato pour me juger pareillement. Exactement comme n'importe quel autre ex spermato, dont le votre, frères lecteurs.

Personne n'a demandé  de venir au monde où l'on accède égaux en droit, car ce n'est qu'après que l'on voit le poids réel de ce droit!

Ils fourmillent, les exemples qui démontrent que si Dieu il y a, il se moque des droits de certains hommes. Alors quand il s’agit d'un spermatozoïde : une petite chose invisible à l’œil nu et pas encore abonnée à son site - je veux dire baptisé-  il doit carrément s’en foutre, c'est le mot, comme de sa première bâtardise : Un fils conçu sans vraiment l'avis de sa mère : Une nommée Marie, femme de Joseph le menuisier et vierge éternelle. Un fils dénommé Jésus qu’il a laissé clouer sur une croix, comme le premier papillon venu sur un bouchon.

Il était doué pour les billes, Molle l’aîné. Une partie se jouait, il arrivait.

Sa participation était rarement souhaitée, mais le prince du "tic et patte" - une phase du jeu de billes - imposait sa présence. Quand il entrait dans une partie le sac qu’il pendait à sa ceinture était pratiquement vide alors que celui de ses adversaires était quasiment plein. Preuve de l'existence d'un système du sac à billes communiquant ? A la fin d'une partie c'était toujours l’inverse.

Insatisfait de plumer les pigeonneaux, Molle ne manquait jamais de les rouler  dans l’humiliation et la honte. Il leur infligeait l’écoute du fleuron de ses " œuvres" :

" Les titites bibilles, c’est pour le sasac à momol leu. Lalalair. Reu…" . Une merveille littéraire sur un air délicieux !

 Je n’ai jamais été performant aux billes, et bien plus jeune que lui j’étais moins favorisé physiquement que Molle, mais j’étais las du cynisme affiché par le champion à la tête enflée.

Un jour - nous jouions rarement la nuit - devant chez "W....", une cabane en bois baptisée " la villa des têtards ", l’opération pillage des petits joueurs était bien avancée. Le sac de Molle était aussi ventru que le visage de la petite sœur à "Biquette" Schneider était joufflu.  Je fus le premier à me trouver démuni, pillé, donc le premier exclu de la partie.

Révolté d’être une éternelle victime, et convaincu d’exercer un droit moral de récupération, je me suis glissé derrière Molle. Et là… à l’aide d’un canif j’ai percé son sac afin de transférer son contenu dans le mien. Ai-je été maladroit, trop gourmand ? Possédait-il un sens supplémentaire dès qu’il s’agissait de billes ? Toujours est-il que je courre encore…  On y tient à ses dents de lait, même si elles ne tiennent plus tellement à nous.

Si je me fie à de pénibles souvenirs olfactifs, les dents à Molle devaient être affectées par une fermentation avancée, et ce serait pondérer la vérité jusqu’à tutoyer le mensonge, que de dire qu’il avait mauvaise haleine. Aujourd’hui qu’il y a prescription je peux le dire sans que ma glotte paraisse malfaisante, féroce, médisante (*); il puait franchement de la gueule Molle. Et pas seulement de là… En fait il refoulait de partout. Avec tout de même une dominante côté slip.

L’odeur de Molle c’était l’enfer des narines, la quintessence de la puanteur. Les mouches, qui sont parfois à merde, évitaient d’être à Molle ! Z’avez qu’à voir... Il schlinguait à faire vomir à flots un anorexique à jeun, ce Robert là. Tout insensé s’approchant de lui à moins d’un mètre, et encore les jours sans vent de face, entendait l'appel au secours de son odorat martyrisé :  

 " Tout mais pas ça! Par pitié du repos… de la merde. Vite, de la merde !"

C’était la bouleversante imploration d’un sens supplicié quémandant de l’aide pour que l’exhalaison soit au moins naturelle.

Douce rêverie… Espérer qu’à proximité de Molle des narines normalement constituées puissent échapper au supplice suprême, relevait de la plus rocambolesque utopie. C’est dire à quelle épreuve nous risquions d’exposer notre olfaction en nous approchant d’un tel salingue sans avoir l’attention en faction.

Et puis, suprême poésie, deux rus gluants se seraient régulièrement écoulés vers l’embouchure Mollienne, si, palliant l'absence de mouchoir, des reniflements expérimentés n’avaient pas fait remonter le fluide filandreux jusqu’à sa source : Un nez aux narines "encroutées" par de la morve ancienne.

 Néanmoins, si j'ose dire, la saleté du grand Molle n’était rien à côté de sa sottise. Comment lui en vouloir ? Il était de ceux dont l’organisme ne génère pas assez d’anticorps contre la stupidité. C’est pour cela qu’ils sont infectés. Sa stupidité était tellement "majestueuse" que l’envie m’a parfois pris, moi le sceptique, l’impie crasse, de tomber à genoux devant ce dieu de l’imbécillité pour demander grâce. C’est dire si elle était surnaturelle sa connerie. A ma connaissance il n’existe qu’un mot pour la qualifier : MONUMENTALE !

  Molle savait que sur ce point comme aux billes, il était le plus grand. Vaniteux comme tous les cons il en était fier. C’est parce que j’ai été confronté à une telle absurdité, que très tôt j’ai entrevu l’infini.

Quand lassée de cohabiter avec cet adorateur de la crasse parvenu au paroxysme de la connerie et au sommet de l’art des billes la vie le quittera, l’épitaphe de feu Robert pourrait être :

Ci-gît Robert Molle. Champion aux billes.

Le temps passe, mais le souvenir de sa sublime connerie demeure. Que Dieu, dans sa grande bonté se bouche le nez et le prenne en odeur de sainteté malgré son odeur de saletés.

Amen !

(*) certaine presse séante d'aujourd'hui va m'accuser de vulgaire abonné à MEDIAPART. Pire d'adorateur du diable moustachu : E. Plenel

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.