Nul ne guérit de son enfance.

Si mes souvenirs de cette époque ne sont pas ordonnés chronologiquement, ils sont nombreux et précis :

 Je n'avais pas 4 ans, quand je suis entré à la maternelle du groupe scolaire du Marais de Villiers à Montreuil. Je ne fus pas de ceux qui ont éprouvé des difficultés d’adaptation. Si mes souvenirs d'alors ne sont pas ordonnés chronologiquement, ils sont nombreux et précis.

 La directrice, Madame J. s’occupait également de la classe des "grands" dont elle avait fait un véritable cours préparatoire; Madame G. qui avait la charge des moyens, était toujours vêtue de noir. Son visage grave, presque sévère, n’était que triste. Elle venait alors de perdre un enfant de l’âge de ses élèves. Madame L... s'occupait de la classe des petits.

 Je me revois, c'est un jour d'orage, j'ai le nez écrasé contre la vitre du préau et mes yeux, chaussés d'imagination, découvrent un ballet extraordinaire. Sous les éclats d'éclairs fulgurants et au rythme d'une averse vomie par un ciel écœuré de nuages, une multitude de petits êtres vêtus de pluie sautillent sur le bitume pentu de la cour. Ils bondissent et semblent éclater en s'écrasant sur le sol dégoulinant. Re-bondissent-ils? Sont-ils illico remplacés par d'autres sortis du sol? Pas un trou dans le ballet, il y en a toujours autant, ils occupent toujours complétement l'espace de la cour qu'ils martèlent. Sont-ils mille, dix mille, cent mille, dix fois cent mille, peut-être même un million (Oui, je sais aujourd'hui que c'est pareil, mais à l'époque je ne sais pas encore compter), c'est une foule d'innombrables aiguillons endiablés qui dévalent bruyamment la pente, au bas de laquelle ils s'affalent et se noient dans un torrent-caniveau, qui s'engouffre dans des bouches aux dents de fonte qui protègent le préau.

 Je me souviens de mes participations aux spectacles organisés pour la fin d'année scolaire et de la plupart des chansons apprises pour cette occasion.

  J'ai aussi le souvenir précis de l’acquisition de mon goût immodéré pour les macarons :

Madame L. ma toute première maîtresse, d’école, présentait un ventre chaque jour plus anormalement bombé qui, je l'ai compris depuis, témoignait, de plus en plus de l'aboutissement prochain d'une espérance maternelle. Pour parler cru, comme alors couramment dans ma rue, elle avait dans le tiroir un polichinelle pressé d’en sortir.  Dans cet état les envies sont irrépressibles. Ce jour-là la blondinette n'a pas pu dominer un caprice vorace. Sous les yeux éperdus de convoitise de ses petits élèves, elle a, sans pitié ni vergogne, dévoré un sac entier de petits gâteaux ronds et chauds qui vraisemblablement sortaient du four de chez Damoiseau (une biscuiterie industrielle alors établie face à l'école); c'étaient, je l'ai appris plus tard, des macarons dont je n’ai pu alors qu'apprécier l’odeur.

  Je dois mon premier coup de foudre à la gloutonnerie, insolite en classe, d'une enseignante, et ce fut pour un petit gâteau dévoré des yeux mais que je n'ai pu goûter. Ma mémoire dopée par l'attrait du fruit défendu n'a rien oublié de cette vaine tentation qui encore me hante. Du fait de la gourmandise égoïste d'une maitresse au gros ventre, l'odeur chaude de macarons interdits me poursuit depuis.

Dès que je pense à cet épisode de ma prime enfance écolière, le fantôme de l'arôme d’amande chaude cajole mes narines, la salive s'empare instantanément de ma bouche, et il suffit qu'un soupçon de ce parfum flotte alentours pour que je me retrouve dans ma toute première classe où j'ai connu mon premier désir inassouvi.

  À chacun ses nostalgies. C'est en mangeant une madeleine qui lui en a rappelé une autre depuis depuis longtemps digérée, que Marcel Proust est parti dans une longue recherche de son temps perdu. Moi, ce sont des macarons dont je n'ai connu alors que l'odeur qui me font écrire quelques lignes sur ma première institutrice. Et voilà comment, à partir de gâteaux, on peut comme Marcel du talent étaler, ou comme Robert jacasser du clavier.

 "Nul ne guérit de son enfance", a chanté Jean Ferrat. Je ne me souviens pas de ce que m'a enseigné madame L. mais je sais que je lui dois mon goût inextinguible pour le macaron. En ne m'épargnant pas le spectacle de la satisfaction égoïste de son envie, elle m'a fait découvrir, peu avant mes 4 ans, que je n'étais pas le nombril du monde et que l'on pouvait désirer sans obtenir.

Même dispensée involontairement, une bonne leçon s'oublie rarement.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.