Pourquoi pas? Suite.

Ma modestie m'interdit de le revendiquer, mais mon attachement à mon espèce la surpasse. C'est encore sain de corps et d'esprit qu'ici aujourd'hui j'écris :

− S'il s'agit un jour de sauver la terre et les hommes qui sont dessus, que mon ère soit.

Je ne pose que deux conditions.

Je ne veux pas être crucifié ni, dans l’attente de ma mort, même dans mon lit, être donné en spectacle jusqu'à ce que mort n'en finisse pas de suivre ; comme ce fut le cas pour le pauvre Jésus.

Et, j'y tiens, la célébration de ma naissance ne doit pas perpétuer la tradition de la dinde aux marrons.

 

Je n'aime pas la dinde. Sa viande me gave, et, c'est une banalité de le rappeler, le nom de ce volatile de basse-cour est synonyme de stupidité.

Entre le massacre annuel quasi sacrificiel d'une de ses générations à Noël, et la naissance d'une nouvelle le printemps suivant dans des couveuses artificielles, il est exceptionnel de rencontrer une dinde vivante. Dès la messe de minuit le soir du réveillon, la plupart de ces volatils, déplumés et étêtés, attendent dans un four qu’il soit minuit pour être mangés jusqu'aux os après un ultime apéro.

L'absence de coexistence entre générations exclut donc toute transmission culturelle entre elles. Pourtant les dindes de printemps ne sont pas moins stupides que celles qui les ont précédées. La femelle pond toujours, mais à la chaine, des œufs que jamais elle ne couvera, tandis qu'en digne dindon le mâle nouveau tintinnabule, comme l'ancien, en glougloutant bêtement par un bec enfoui sous une espèce de pendante morve rouge, que le moindre sens du ridicule inciterait à faire oublier. La connerie est consubstantielle à l'espèce.

Les être humains, drapés dans la cape d'une espèce dominant par le piège et l'estoc, se sont longtemps cru inaccessibles aux maux qui frappent les autres animaux.

Or, crime de lèse-dominants, ne voila-t-il pas que le VIH, un virus assez frustre pour n'être pas dangereux pour des cousins singes, que la grippe porcine, la cochonne qui n'en voulait qu'aux porcs, que la peste aviaire qui ne touchait que les oiseaux, dont les dindes issues dégénérées de dinosaures antédiluviens, attaquent, rongent et tuent les hommes ; mâles et femelles ! Après Darwin qui, en démontrant l'origine des espèces a démantelé la légende d’Ève et d’Adam, voici que des prédateurs invisibles ont fait s'effondrer la barrière imaginaire des espèces, qu'avait décrété celle d'ignorants qui croient tout savoir.

"Les hommes n'ont pas compris que si les lions, qui peuvent les bouffer et sont de plus en plus rares, se voient, les virus qui les tuent et s'adaptent constamment ne se voient pas", me souffle Bobosse mon neurone moqueur.

Il a raison Bobosse. L'humanité est sous la menace de parasites, impudents et nuisibles, que naguère encore à l'instar du héron de la fable pour un goujon, nos leucocytes, ces valeureux soldats dits globules blancs même chez les noirs, n'auraient pas ouvert pour si peu le bec.

Nouvelle ère, nouvelles chansons, après celles à sa gloire requiem pour des cons ? Si l'être humain n'est plus inaccessible aux maladies des autres animaux, s’il peut être infecté par les mêmes bactéries parasites qu'eux ,pourquoi ne pourrait-il pas être envahi par leurs gènes. Qu'il mute ?

 Il se dit que l'espèce humaine n'est pas la moins conne des mammifères, que la connerie recrute des clients tous les jours, avec, ajoute certains, des pointes les jours d’élection. Il n'est donc pas illogique de penser que des apports génétiques d'autres espèces ne donneraient pas forcément des produits plus cons qu'il en existe déjà chez elle. Sauf avec des apports de dinde.

Pour moi c'est un axiome, une conviction que ma certitude dispense de démonstration. En cas d'hybrides dindes-hommes ou homme-dinde, la connerie ne peut qu’être dominante. Avec en l'air une foule d'êtres ailés pouvant, comme couramment l'homme, mesurer plus d’un mètre quatre-vingt du bec (pourvu de 28 dents, la connerie excluant la sagesse) à la queue, peut-être emplumée ? Pourrions-nous échapper à un perpétuel embouteillage de l'espace aérien par une foule de chalands emplumés, aussi incapables d'aller au super grainetier sans prendre l'air que l'est l'humain actuel d'aller au super marché sans prendre sa  voiture ?

 Probablement pas. Adieu bronzette…!

Sachant que le risque peut survenir par gloutonnerie, c'est en tant que potentiel père d'ère, donc de repaire d'ans, je refuse que mon espèce soit exposée à une invasion par les gènes d’un volatile qui ne siffle pas, ne chante pas, mais glougloute ridiculement. Je m'oppose à ce que la dinde figure au repas de commémoration annuelle de ma venue au monde, le néo Noël.

Je n'ai rien contre les marrons, qui ne sont pas d'Inde mais des fruits de châtaigniers quand ils sont comestibles. Cependant servir sans dinde sa rituelle garniture à la table de ce repas solennel pourrait commémorer ma naissance par une farce.

C'est pourquoi je décrète que le 4 novembre, durant l'ère qui portera mon nom, on ne devra plus trouver de dinde aux marrons sur les tables de réveillon, mais des moules et des frites dont le mélange dans l'assiette est délectable en bouche et je le préconise. Toutefois je conseille de les tenir préalablement dans des plats distincts, car si le gras de la frite ne gâte pas la moule, le jus de la moule ramollit la frite.

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