La séparation bancaire en France, éléments historiques et arguments

Selon la Fédération Bancaire Française, les banques françaises ont bien résisté à la crise financière, notamment grâce au modèle mixte de banque universelle. Qu’en pensez-vous ? Tout d’abord, il est faux de parler de banques « françaises » : elles opèrent au niveau mondial et pensent en ces termes. Ce sont les 28 méga-banques qui posent problème.

 

Historique

1. La loi de séparation des banques : phénomène français ou loi américaine ?

Avant toute chose, il faut définir de quoi on parle. Du point de vue du client de la banque, il y a dès l’origine un conflit d’intérêt. S’adressant à une banque de dépôt et de crédit, le client cherche à protéger son argent et réclame cette protection à sa banque. Dans le cas de la banque d’affaires, au contraire, le client lui demande de prendre des risques afin de bonifier un capital de départ. On a donc deux logiques qui s’opposent radicalement.

En France, le débat de la séparation des banques se pose depuis plus d’un siècle sous la forme d’une « spécialisation » ou d’une « déspécialisation » de la banque. Faut-il spécialiser les banques dans tel ou tel secteur ou, au contraire, en diversifier les activités ?

La loi de séparation bancaire dite « Glass-Steagall » de Franklin Delano Roosevelt de 1933 est une meilleure application de ce qui avait été fait avant en France.

En 1852, Napoléon III, avec les frères Pereire, crée la banque Crédit mobilier. C’est une « banque à tout faire ». Sur ce modèle, d’autres banques sont créées : le Crédit lyonnais (1863), la Société générale (1864), l’Union générale (1878).

Mais en 1882, arrive un krach financier dit de l’Union générale (cadre du roman de Zola l’Argent), qui fait s’effondrer la Bourse de Lyon et celle de Paris. Après le vent de panique, s’impose très rapidement la doctrine d’Henri Germain, le directeur du Crédit lyonnais d’alors. Celle-ci établit un lien rigide et contraignant entre la durée moyenne des dépôts et la durée du crédit.

À l’époque, la durée du dépôt étant de un à deux ans, la durée des crédits est donc la même. Évidemment, les industries et les entreprises ne peuvent se satisfaire d’une durée aussi courte : elles doivent donc obligatoirement se tourner vers les banques d’affaires, seules habilitées à proposer un crédit à long terme de plus de deux ans.

Il y a donc bien séparation des banques dans la doctrine Germain, mais selon une vision monétariste, c’est-à-dire une conception de la banque qui jette nos entreprises et nos industries dans les bras de la banque d’affaires et qui établit un lien ultra-rigide entre le dépôt et le crédit alloué.

Après la Première Guerre mondiale, la banque du Crédit national, créée par l’Etat pour financer la reconstruction de la nation, brise avec le modèle Germain et octroie des crédits à moyen et long terme, notamment pour les infrastructures.

En 1933, quand arrive la loi Glass-Steagall aux Etats-Unis, elle répond à un double objectif : premièrement, convaincre les citoyens de ramener leur argent à la banque en leur offrant la protection de l’Etat fédéral sur les dépôts.

En contrepartie, et rien de plus logique, l’Etat exige la séparation des banques, car il est hors de question que sa caution s’étende aux opérations risquées. Enfin, cette loi s’accompagne d’une relance de l’économie par le Crédit public dans des grands projets d’infrastructures : c’est le fameux New Deal.

Cette loi des années 30 fut un modèle pour un certain nombre de pays dans le monde, dont la Belgique (Arrêté royal du 22 août 1934) mais aussi la France puisqu’elle influença durablement Léon Blum et Georges Boris. Ce dernier fut le grand défenseur en France du New Deal de Roosevelt, chef de cabinet de Léon Blum, fidèle compagnon et conseiller économique du général de Gaulle et enfin tuteur de Pierre Mendès France et inspirateur du programme du Conseil national de la Résistance (CNR).

Malheureusement, en 1938 le Sénat français rejeta une proposition de loi de relance économique, proposée par Mendès France et George Boris. Ce sont ces réflexions entamées dans les années 30 dans notre pays qui vont engendrer les réformes d’après-guerre.

2. Quelle est la philosophie de la loi de séparation de 1945 ? Quel en est le contexte ?

Le contexte d’après-guerre est d’abord le besoin de crédits pour une reconstruction rapide du logement et des infrastructures. La bataille est alors engagée entre « souverainistes » (gaullistes et communistes) qui veulent mobiliser un crédit national, et « atlantistes » qui veulent pleinement profiter du Plan Marshall. Le résultat fut un peu de l’un et un peu de l’autre.

Ainsi, la loi du 2 décembre 1945 procède à la nationalisation de la Banque de France et des quatre grandes banques de dépôt (Crédit lyonnais, Société générale, Banque nationale pour le commerce et l’industrie et Comptoir d’escompte de Paris).

La Banque de France perd son statut de société anonyme. Tout en demeurant à la fois institut d’émission et banque des banques, elle est chargée du contrôle de la monnaie, du crédit et des liquidités, en même temps qu’elle assure sa fonction traditionnelle de réescompte en faveur du monde bancaire.

Les quatre banques nationalisées sont sous le contrôle de l’Etat qui détient 90 % du capital. L’exposé des motifs de la loi stipule, en effet, que « les banques qui doivent devenir banques d’Etat sont celles dont le réseau d’agences est national et dont l’activité correspond à celle d’un service public ».

Les banques d’affaires sont définies par la loi comme des établissements « dont l’activité principale est la prise de participation et la gestion de participations dans des entreprises ». Sous la pression américaine et du fait de leur forte implantation à l’étranger, les banques d’affaires ne sont pas nationalisées, mais elles sont soumises à la surveillance de l’Etat par l’intermédiaire d’un commissaire du gouvernement qui est nommé dans chaque banque d’affaires ayant un total de bilan et hors bilan supérieur ou égal à 2 milliards de francs.

La loi introduit enfin une troisième catégorie, celles des banques de crédit à moyen et long terme, notion déjà inscrite dans les pratiques de l’entre-deux-guerres. Le but de cette réforme législative revient donc à mettre en œuvre un système plus cloisonné que précédemment, en excluant les banques de dépôt du financement de l’industrie ou de l’équipement et en prenant des précautions à l’encontre des banques d’affaires dont le rapporteur de la loi avait indiqué qu’« elles peuvent mettre la trésorerie et la monnaie en péril ».

Ainsi, en 1946, la France compte 391 banques de dépôt, 45 banques d’affaires et 8 banques de crédit à moyen et long terme. Nous sommes toujours dans le modèle Germain.

La loi 45-15 rappelle donc non seulement la séparation stricte entre banque d’affaires et banque de dépôt (précisant par ailleurs qu’une banque ne peut pas être une assurance, et inversement), mais innove en créant un Conseil national du crédit dont le but est de veiller à orienter le crédit dans ce qui est nécessaire et décidé par la planification indicative.

On a ainsi en 1945 une première rupture avec le corset monétariste de 1882. Il est en effet utile de rappeler que, fondamentalement, une banque a pour rôle de transformer des dépôts à court terme en crédit à moyen et long terme. C’est bien cela l’utilité première d’une banque..

Un « vrai » banquier ne doit-il pas avant tout évaluer la richesse que le projet qu’on lui demande de financer peut engendrer et établir une adéquation entre la durée de ce projet et le remboursement des créances.

3. Avec les années 1980, la fin de la séparation bancaire est actée et le modèle de banque universelle s’affirme comme la banque moderne...

En 1984, l’abrogation de la loi de 1945 n’est que l’aboutissement d’un processus d’érosion de cette loi et de son esprit qui a débuté dans les années 60.

En effet, en 1966, le ministre des Finances Michel Debré, conseillé par l’inspecteur des finances Jean-Yves Haberer (futur patron du Crédit lyonnais), adopte deux décrets (le 25 janvier et le 29 décembre 1966) visant à assouplir la réglementation bancaire par le décloisonnement des activités.

Un premier pas est donc franchi vers le modèle de banque mixte puisque les banques de dépôt sont désormais autorisées à prendre plus de parts de participation dans les entreprises et dans les banques d’affaires (jusqu’à 20 % du capital), tandis que les banques d’affaires peuvent collecter de l’épargne publique et gérer des dépôts de moins de deux ans.

Les banques restent classées en trois catégories mais peuvent, en partie, faire le travail d’une banque d’une autre catégorie. Dans les faits donc, la loi de séparation stricte des banques est déjà détricotée à partir de 1966.

Arguments des opposants à la séparation des banques

4. Selon la Fédération Bancaire Française, les banques françaises ont bien résisté à la crise financière, notamment grâce au modèle mixte de banque universelle. Qu’en pensez-vous ?

Tout d’abord, il est faux de parler de banques « françaises » : elles opèrent au niveau mondial et pensent en ces termes. Ce sont des méga-banques. 28 banques dans le monde (dont les quatre françaises BNP-Paribas, Société générale, Banques populaires-Caisse d’épargne et Crédit agricole) forment ce que l’on peut appeler un oligopole bancaire contrôlant plus des trois quarts du système financier international. Il y a donc banque et banque.

Ensuite, il est utile de revenir sur l’exemple de l’effondrement de la banque Lehman Brothers en 2008, pour comprendre ce qu’implique cette dimension internationale de nos banques.

A l’origine de la crise de 2008, on retrouve la faillite d’AIG, le premier assureur mondial, relié à toutes les grandes banques du monde. Pour sauver AIG, les plus puissants ont décidé de sacrifier Lehman Brothers.

Ce faisant, et grâce aux injections ultérieures d’argent public américain (le fameux Plan TARP), AIG sera sauvé et en mesure de sauver les méga-banques européennes, notamment la Société générale. Le Plan TARP, ce sont 800 milliards de dollars, bien plus que la somme dépensée pour le Plan Marshall, le New Deal et toutes les missions de la NASA.

Les banques françaises sont donc des rouages d’un système financier mondial, devenu une énorme pyramide de Ponzi (les nouvelles dettes payent les intérêts des dettes passées). Ce n’est pas un problème de banques mais bien un problème de fonctionnement de tout le système financier international, dont les banques françaises sont des actrices de premier plan.

5. Toujours selon la FBF, la branche banque d’investissement est utile et complémentaire de celle de la banque de dépôt et de crédit. Selon son rapport de 2013, « l’activité de prêts a besoin du financement de marché. En effet, les crédits accordés par les banques françaises dépassent de 331,5 milliards d’euros le montant des dépôts dont elles disposent. Heureusement, les banques universelles, du fait de leur modèle d’activités diversifiées qui offre davantage de sécurité pour les prêteurs, peuvent recourir au financement de marché pour combler cet écart. »

Quelle incompétence ! Quel est donc ce supposé lien rigide entre les dépôts et les crédits ? Le ratio qui a longtemps été d’usage était de 1 à 10, c’est-à-dire que pour un dépôt de 1 dans ses coffres, une banque peut prêter jusqu’à 10 fois ce montant sous forme de crédits à différents clients. C’est le principe même d’une banque. Malheureusement, aujourd’hui, ce ratio, par effet de levier, peut atteindre les 50 pour 1.

Ensuite, un commentaire sur l’argument de l’utilité des marchés pour financer l’économie réelle et la sécurité des prêteurs. Les banques promeuvent, depuis des décennies, une politique constante de dérégulation et de démembrement des lois contraignantes, ce qui a créé une instabilité dans le système financier.

Et ces mêmes banques nous parlent de la nécessité d’assurances pour garantir notre sécurité ? Dans les termes du système, effectivement, elles ont raison. Mais la question est justement la remise en cause des pratiques du système financier actuel.

Par exemple, dans un contexte de retour aux parités fixes entre monnaies, négociées régulièrement entre Etats (un des termes des accords de Bretton-Woods d’après-guerre, remis en cause en 1971 afin de spéculer plus facilement sur les taux de change des monnaies), un nombre important de produits financiers dérivés (assurances adossées à des titres financiers dont la moitié sont des assurances pour risque de change) seraient inutiles.

6. Le modèle de séparation des banques, toujours selon la FBF, n’est pas le meilleur moyen de sécuriser le système financier. Elle cite en exemple la crise de 1987, où « les Etats-Unis ont connu l’une des pires crises bancaires de leur histoire : 1043 établissements qui étaient de pures caisses d’épargne et n’avaient aucune activité de marché, ont fait faillite en raison de l’explosion de la bulle immobilière ». La diversité des activités serait donc, selon leur raisonnement, la meilleure réponse pour assurer une stabilité financière.

Il faut rappeler tout d’abord que le risque zéro n’existe pas. Le directeur d’une banque de dépôt peut faire des choix qui mettent en danger les dépôts. La cupidité ou l’irresponsabilité peuvent toujours exister. Néanmoins, le véritable enjeu est d’empêcher qu’une faillite se transforme en récession mondiale.

N’est-il pas étonnant que des banques comme Morgan Stanley et Goldman Sachs, lors de la crise de 2008, aient choisi de changer de statut pour devenir des banques commerciales afin d’avoir accès aux renflouements des Etats ?

Le but d’une séparation stricte entre banque d’affaires et banque de dépôt n’est pas d’empêcher un krach bancaire, mais bien de rendre un krach financier gérable et non nuisible aux entreprises et aux épargnants.

Que s’est-il passé en 2007-2008 ? Des gens qui ont pris des risques inconsidérés et se sont retrouvés avec des titres financiers pourris adossés à l’immobilier américain, ont déstabilisé l’ensemble du système jusqu’à l’épargnant français… Pourquoi une telle interconnexion ou une telle interdépendance, facteurs de risques ?

A l’opposé, le krach de 1987, pourtant très violent, a été gérable car le décloisonnement qui était encore effectif aux Etats-Unis (la loi Glass-Steagall fut abrogée en 1999) a permis d’éviter un tsunami financier. L’argument est donc en faveur de la séparation des banques.

7. Toute forme de titrisation est-elle mauvaise ? Que répondre à l’argument de la Banque de France qui écrivait dans un rapport en 2012 que « la titrisation participe au financement de l’économie. En France, elle a eu historiquement un rôle de financement du marché immobilier résidentiel » ?

La titrisation, c’est comme les pesticides : c’est avant tout une question de dosage. Un témoignage qui révèle le fond de la question : voilà quelques années, un entrepreneur belge a un projet tout à fait inédit qu’il souhaite financer. Il va donc voir son banquier. Celui-ci lui pose deux questions : ce projet a-t-il déjà été fait ailleurs ? Existe-t-il un flux financier lié au projet ? Si la réponse est négative aux deux questions, le crédit n’a aucune chance d’être accordé. Dans le monde d’aujourd’hui, le crédit n’est plus un pari sur l’avenir, un pari sur un projet, mais bien une anticipation de la banque sur un profit financier lié à la rentabilité déjà connue du projet et sur les mouvements financiers permettant une titrisation afférente. Ce sont les principaux critères d’accès au crédit…

On se retrouve donc aujourd’hui à titriser de la dette pour tenter d’obtenir un profit financier direct, et non pour engendrer un profit lié au projet lui-même.

Dans ce cadre, on titrise tout et n’importe quoi. Combien de projets sont refusés à cause de cette philosophie ? Les chiffres sont à cet égard parlants. Selon Gaël Giraud, le bilan des banques françaises montre qu’en 2015, seuls 28 % sont des crédits accordés aux particuliers et aux entreprises, tandis que 72 % vont aux jeux financiers sur les marchés. Dans cette histoire, on a oublié l’effet induit par un projet dans l’économie et dans la société, pour ne voir que le profit financier immédiat.

8. Selon certains députés, la réforme bancaire de 2013 de Hollande et Moscovici est suffisante. En effet, les contrôles exigés par cette réforme, en complément d’autres lois européennes et règles internationales, sont des contraintes suffisantes.

Il est intéressant de relire ce qu’en disaient les banquiers eux-mêmes. Selon Frédéric Oudéa, directeur général de la Société générale et président de la FBF, la réforme bancaire de Pierre Moscovici et François Hollande ne concerne que 0,5 % à 1,5 % des activités de la Société générale.

Ce fut sa réponse à Karine Berger, rapporteuse du projet de loi, fin 2012, devant la commission des Finances de l’Assemblée nationale. Tandis que le 21 novembre 2013, Alain Papiasse, dirigeant de la Banque de financement et d’investissement de BNP-Paribas, avait lui aussi affirmé que le projet de loi bancaire n’affecterait que « 2 % du PNB de la seule BFI », c’est-à-dire 0,5 % de l’activité totale de BNP-Paribas.

La réalité est que cette loi n’encadre que la spéculation dite pour compte propre, cantonnée dans une filiale, c’est-à-dire uniquement la spéculation impliquant les fonds de la banque.

Cependant, connaissez-vous une maison mère qui ne viendrait pas au secours de sa filiale ? La BPCE n’est-elle pas intervenue en faveur de Natixis ?
La réforme bancaire de Moscovici-Hollande de 2013 n’est pas une séparation stricte et patrimoniale des banques, mais une séparation d’activité spécifique de la banque (1 % à 2 % des activités bancaires), que l’on a filialisée.

On a voulu dans cette histoire ménager la chèvre et le chou, en prétendant qu’il suffisait de réguler pour réduire les risques, sans mettre un frein à des activités insensées. Tout cela au nom de la liberté de contracter, principe qui est la base même des traités de l’Union européenne.

9. Selon la FBF, « la France est le seul pays de la zone euro où la crise financière n’a pas eu de coût net pour le contribuable ». Tous les prêts ont été remboursés et les garanties accordées par l’Etat levées.

C’est vrai d’un point de vue strictement comptable, mais la réalité n’est pas faite que de chiffres. Rappelons de nouveau que les banques françaises n’opèrent pas exclusivement en France mais au niveau européen et mondial.

Derrière le « sauvetage » de la Grèce par la Troïka, il y a en réalité le sauvetage masqué de banques françaises, anglaises et allemandes, aux frais des Grecs et de leur niveau de vie.

Ensuite, il faut regarder l’énergie, le temps et l’argent dépensés pour sauver les banques. C’est d’autant moins pour l’économie du pays, c’est d’autant moins pour l’investissement, pour avoir une marge de manœuvre et réfléchir à son avenir, bref, c’est d’autant moins pour que l’Etat puisse assurer sa mission.

10. La séparation des banques est un bon principe, diront certains, mais sa mise en place en France est problématique, car elle créerait les conditions d’un déséquilibre de concurrence en faveur des banques étrangères, principalement anglo-saxonnes.

C’est faux car le postulat de départ est faux. Le système financier est condamné : il est en fin de cycle, nous y sommes. Il est faux de croire que le système va continuer comme cela ad vitam æternam. La séparation stricte des banques est une anticipation intelligente de ce qui va arriver inéluctablement : une refonte complète des pratiques bancaires et du système financier.

Deux anecdotes démontrent l’avantage stratégique que donnerait la séparation stricte des banques et l’invalidité de l’argument :

Comme l’a révélé récemment l’ancienne directrice de Goldman Sachs, Nomi Prins, en 1933, avant même l’adoption de la loi Glass-Steagall, Franklin Delano Roosevelt, deux jours après son entrée en fonction, Roosevelt invita le nouveau PDG de la National City Bank James Perkins à la Maison-Blanche pour une rencontre discrète. Le lendemain, sous la direction de Perkins, le conseil d’administration de la banque vota une résolution séparant ses activités de marché des activités commerciales. Le grand patron de la Chase National Bank, Winthrop Aldrich, un des plus grands financiers de l’époque, a fait de même. (Ce n’était pas n’était un sursaut tout en douceur et de raison car la banque était convaincue que cette mesure allait réduire la puissance de sa grande concurrente, la banque JP Morgan…)

Autre anecdote. Avec l’arrivée du Front populaire en 1936 et la promesse des congés payés, certains milieux conservateurs prétendent que la France sera un pays sans industries car toutes le déserteront à cause des congés payés. Non seulement l’instauration des congés payés n’a pas fait fuir l’industrie française, mais elle n’a pas empêché – mais a au contraire alimenté – une hausse de la productivité dans les mois et années qui suivirent l’arrivée au pouvoir du Front populaire.

Pour revenir à aujourd’hui, nous observons un changement de paradigme : nous assistons déjà à une perte de confiance massive du grand public vis-à-vis des banques et donc à une recherche de placements en toute sécurité, dans des banques non sujettes à l’instabilité des marchés financiers. La banque séparée, de toute façon plus sûre et perçue comme telle, est donc en passe de devenir un avantage stratégique certain.

De plus, dans le projet de loi de séparation des banques que nous avons formulé, toutes les banques sur le territoire national seront concernées par la loi. Il n’y aura donc pas de distorsion de concurrence entre les banques françaises et les autres en ce qui concerne les activités sur notre territoire. Toute banque qui veut s’installer ou continuer à exercer ses activités en France devra obligatoirement se conformer à la loi de séparation des banques pour pouvoir accéder à la clientèle française. On imagine mal comment les banques pourraient d’un revers de main refuser l’accès à plusieurs millions de clients français…

Octobre 2017, où nous en sommes ?

11. Où en est-on au niveau international, européen et français sur la question de la séparation des banques ?

Au niveau international, plusieurs gouvernements ont, pour ainsi dire, rangé le bâton du Glass-Steagall dans un placard et le disent aux milieux financiers : « Voyez le bâton, pour l’instant il est là, dans le placard, mais attention, si vous dérapez, je l’utiliserai… »

Aux Etats-Unis, Wall Street ne sait pas à quel saint se vouer avec la nouvelle présidence. Donald Trump, qui n’a peur de rien, ni du ridicule, ni de la gloire, est perçu comme un fou ingérable.

Il existe dans son entourage des conseillers favorables au rétablissement du Glass-Steagall, qui sont attaqués par la grande presse américaine aux mains des milieux financiers. Pour résumer, la présidence Trump est en position de chantage vis-à-vis de Wall Street, où elle leur dit : « Si tu ne crées pas d’emplois rapidement, sache que la loi Glass-Steagall du XXIe siècle est dans les cartons… ». Reste à savoir si elle comprend qu’il s’agit de bien plus d’une simple mesure de régulation bancaire...

Au niveau européen, bien que la réforme française de Moscovici et Hollande ait éteint pour un temps le débat sur la séparation bancaire, les discussions en cours sur Bâle IV n’excluent pas la question de la séparation stricte des banques.

Par ailleurs, certains voudraient amener au Parlement européen une loi qui permettrait aux banques de geler l’accès aux dépôts pendant une période de 5 à 20 jours, sous prétexte d’éviter une panique bancaire qui verrait les déposants se ruer aux guichets pour retirer tout leur argent. Cette proposition rencontre une forte opposition dans les institutions européennes et alimente la nécessité d’une séparation stricte des banques.

Au niveau français, nous constatons beaucoup de réactions positives de parlementaires. Néanmoins, notre ennemi, ce sont ceux qui relativisent. « Comment ? ce n’est pas déjà fait ? Patience, ça va se faire ! C’est une question de temps. De toute façon, tout le monde est d’accord que c’est nécessaire. »

De plus, il est de bon ton dans notre pays de dire que la séparation des banques n’est pas une question que doivent se poser les citoyens ou même les députés, car c’est une question très complexe, à laquelle seuls les experts pourraient répondre.

Pour nous, et c’est tout le sens de notre mobilisation citoyenne, la séparation des banques est une loi préventive : elle doit être instaurée avant le krach financier, et non quand il sera trop tard. Elle doit être le premier pas d’un changement de fond pour relancer notre économie. C’est donc légitime qu’un citoyen ou une citoyenne de notre République s’interroge et interroge ses élus sur cette question fondamentale.

12. A quoi peut-on s’attendre dans les prochaines semaines et les prochains mois sur cette question ainsi que sur la situation financière ?

Sur la situation financière d’abord. Un rapport d’analyse récent de la Deutsche Bank évoque les 10 raisons d’effondrement du système financier international. Leur principal argument est que les grandes banques centrales sont devenues des « bad banks », c’est-à-dire des banques qui ont ingéré des quantités faramineuses de titres financiers d’autres banques, qui ne valent rien.

Avant 2008, les quatre plus grandes banques centrales du monde (dont la BCE) détenaient 4000 milliards de dollars de titres financiers ; en 2017, ils atteignent 14 000 milliards de dollars, composés principalement de titres « pourris » que les banques leur ont vendus.

Or une simple remontée des taux directeurs (déterminant les taux d’intérêts des prêts), la fin des assouplissements quantitatifs (prêts à quasiment 0 % accordés uniquement aux banques privées par une banque centrale) ou l’effet de saturation sur l’achat de titres par une banque centrale, ou encore la conjonction des trois, sont autant de menaces d’effondrement du système financier dans son entièreté, car les titres sont des dettes. La contamination sera rapide : nous aurons un krach financier ingérable, un tsunami financier.

Par ailleurs, il faut signaler que la boîte à outils que l’on a utilisée depuis le krach financier de 2007-2008 (assouplissement quantitatif, rachat de titres par les banques centrales, rachat de banques, taux d’intérêt bas pour les banques, etc.) est désormais épuisée. Il n’y a pas d’autre solution qu’un assainissement du système financier dont la séparation des banques est le point de départ.

Enfin, aux vues de l’instabilité intrinsèque du système financier, un événement « mineur » peut provoquer une catastrophe. Par exemple, si la Catalogne prend son indépendance, elle sort de facto de la zone euro, avant de demander à la réintégrer en tant qu’Etat. Cette simple sortie peut provoquer l’effondrement de toute la zone euro, alors que la situation actuelle a déjà créé une forte instabilité politique en Europe.

Nous sommes dans la même situation que ce dessin d’un journal d’avant la Première Guerre mondiale : une femme a les yeux bandés et tient dans sa main une torche enflammée. Elle déambule à l’aveugle parmi des bottes de foin. Personne ne peut prédire quelle botte de foin va s’enflammer en premier, mais il est évident qu’à un moment ou un autre, l’accident se produira. Comme la logique de guerre mondiale, le système financier est dans une logique d’effondrement. La séparation des banques, c’est retirer à la femme son bandeau pour mettre fin à une logique folle.

Sur la mobilisation en cours : nous comptons rendre publique une liste des différentes réactions que nous avons eues à ce jour des députés et sénateurs. Elles sont nombreuses et intéressantes.

Les citoyens doivent exercer une présence continuelle dans les bureaux de leurs députés et sénateurs, ainsi que par l’envoi de mails personnalisés à leurs élus. Nous devons bâtir un courant trans-partisan sur la question de la séparation bancaire. Notre pétition (merci de la signer) réunit de plus en plus de signataires. Plus de 240 d’entre nous se sont engagés à aller voir leur député. C’est dans les deux mois qui viennent qu’il faut densifier les rendez-vous.

Pour approfondir :

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