Les métamorphoses d'Adèle Haenel et de nos vies

Nous sommes nombreux à ne pas sortir indemnes du témoignage d'Adèle Haenel. Et pour le meilleur. Mais cette émotion est tout aussi exceptionnelle et bénéfique qu'elle me paraît complexe par les canaux qui l'alimentent. Je tente ici, humblement, de les sonder.

Disons les choses : j'ai fondu en larmes aussi bien à la lecture de l’enquête qu’au visionnage de l’entretien accordé par Adèle Haenel à Edwy Plenel et Marine Turchi, le 4 novembre 2019. Cela ne m'arrive que rarement. Et il y aura un avant et un après : je me souviendrai où j’étais quand j’ai lu cet article, et cela va changer ma façon d’être sur le long terme.

Alors que cette émotion exceptionnelle me saisit, il me semble assez vite qu'elle s'explique par de multiples couches qui s'accumulent et s'alimentent pour donner lieu au "basculement" que nous sentons toutes et tous survenir instinctivement et spontanément.

Il y a l’horreur des faits racontés et l'ampleur de leur impact sur une vie et sur une société : le suicide d’une adolescente évité de peu, l’abandon d’une passion inscrite au plus profond d’elle-même avant de renouer in extremis avec celle-ci ; et finalement, la transformation d’une femme en héraut de sa cause, qui va générer un bienfait considérable, bien au-delà de sa situation et de son entourage.

Il y a la décision d'une victime de livrer son expérience dans un élan de détermination, de générosité et d'humanité désarmant. Il y a une femme qui reprend possession d’elle-même sous nos yeux, en même temps qu’elle s’abandonne à la société et à ses “sœurs” - comme elle l’énonce elle-même.

Il y a la parole des témoins, leur écho mutuel, leur collaboration sans entente, sous le poids tout autant du devoir de porter enfin secours, que de la nécessité de la rédemption pour certains. Ils éclairent une victime comme ils s’éclairent eux-mêmes.

Il y a la qualité pure de l'enquête de Marine Turchi, dans sa rigueur, sa justesse, son accomplissement. Il y a bien le sentiment de vivre, à la lecture, non pas une affaire mais un « événement » à proprement parler ; la sensation d'être le destinataire de bien davantage qu'un témoignage : d'une parole qui fera date, et qui nous rendra toutes et tous meilleurs.

Il y a le statut d'Adèle Haenel et son talent en tant qu’actrice - j’en suis, comme beaucoup de gens, un admirateur depuis plusieurs années, avec la sensation de déjà la connaître un peu avant d'entamer la lecture de l’enquête, et finalement de l’avoir connue si peu au fil du dévoilement d’un combat violent, intime et caché sur près de deux décennies.

Il y a la transformation instantanée d’une star de cinéma en héroïne du genre humain, dont le récit surplombera et embellira désormais, irrésistiblement, tous les récits qu’elle a portés, et tous ceux qu’elle portera. La métamorphose d’une comédienne qui portait et magnifiait des personnages, en un personnage de notre société : j’ai la certitude qu’on jouera, qu’on écrira, qu’on portera Adèle Haenel comme une actrice de nos vies.

Il y a l’impression de voir une femme portée par tant d’autres, anonymes ou connues ; tuées sur le coup ou bien à petit feu ; terrassées par l’omerta et le silence, ou bien ayant eu la force de reprendre, tant bien que mal, le fil de leur vie ; dont la parole a été trop peu souvent exprimée, respectée, entendue ; beaucoup trop exceptionnellement, qui ont obtenu justice. L’impression de voir tant de cris, de sanglots, d’oppression, enfin percer une chape de plomb ; et la conviction de les voir enfin infuser et secouer un corps social, comme une consécration de la vague « Me too ».

Mais je crois que personne d’autre qu’elle-même ne rend mieux compte de l’élan vital de sa démarche, et du don qu’elle nous fait (retranscription ci-dessous de la vidéo à partir de 18:00). Nous en sortirons tous meilleurs. Même les bourreaux, s’ils veulent bien saisir la main qui leur est tendue.

« Ce que je voudrais dire aussi, c'est que c'était très bien. Parce que, en fait, ouvrir la parole, ça m'a permis de prendre connaissance de nouvelles solidarités, de rencontrer de nouvelles personnes. Et même dans mon rapport à ma famille, mon but c'était pas la destruction ; mon but, c'était juste : « regardons-nous et évoluons », parce que c'est ça aussi aimer, quoi. Enfin c'est même ça, aimer, en fait. Pour moi, cette enquête, elle est extrêmement forte, extrêmement vitale. Aujourd'hui je suis nerveuse, ça me stresse, mais ça me donne un élan de vie incroyable. Et je pense qu'il ne se limite pas à moi-même, en fait. Que j'aide mes proches, et j'espère dans d'autres familles aussi. Si vous voulez, à partir du moment où j'étais déterminée et où j'ai pu regarder en face mes liens, et voir leur niveau d'amour, leur niveau de toxicité à certains endroits, et essayer de les démêler un peu, bah en fait ça m'a fait du bien. Et ça change tout : ça change mon rapport au monde, ça change mon rapport à l'amour, aux gens, à l'espoir que j'ai dans le monde en fait. C'est nécessaire de parler.
- Et ça fait du bien à nous, aussi.
- C'est parce que je pense pas que ce soit qu'une affaire privée, en fait. »

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