L'école atteinte par la frénésie du chiffre

Voilà, je suis directeur d’école et j’ai quotidiennement la mission d’éduquer de jeunes enfants. Aujourd’hui plus que jamais dans certains milieux de la société française on estime que tout doit se mesurer, se quantifier, être « validé » par les chiffres. Leur objectivité « toute théorique » les légitime aux yeux des experts qui peuvent ainsi  alimenter les courbes des graphiques et les cases de bases de données et tableaux excell… Et ceci afin de mieux les comparer, de les livrer à la concurrence d’autres chiffres voire ceux d’autres pays.

Voilà que depuis quelques années, les  demandes d’indicateurs « pertinents », de tableaux de « pilotage », de livrets de « compétences », … ont fleuri dans les écoles, alimentés par des évaluations, des bilans « métriques » eux-mêmes  chargés de mesurer les capacités des élèves.

Seulement voilà enseigner, ce n’est pas cela. Enseigner c’est donner de soi, partager sa passion du savoir, le goût de la curiosité à des minots. C’est ouvrir au monde qui nous entoure des consciences qui vont grandir et se nourrir de ce qu’elles découvrent.  Quand, on est enseignant on s’adresse d’abord à l’intelligence et à la curiosité des enfants sans opter pour une rentabilité immédiate.  C’est aussi comprendre que tout ce que l’on connaît aujourd’hui peut être chamboulé demain par de nouvelles connaissances ; et dans cette optique, être enseignant c’est avant tout donner les armes méthodologiques et de réflexion aux enfants pour qu’ils accèdent à de nouvelles connaissances.  Je vous le dis, enseigner c’est aiguiser la curiosité, faire naître en chacun le goût de la découverte et du savoir. Tout ne se mesure pas.

Mais c’est aussi respecter le potentiel, les aptitudes et la personnalité de chaque petit sans vouloir systématiquement le confronter à une norme.

L’école n’est pas une usine où les « service qualité et  service après-vente » mesurent, à l’aide de normes ISO 9000, la conformité ou non des êtres qui la composent.  L’élève n’est pas un produit. J’ai toujours en mémoire la réflexion d’une psychologue que j’apprécie  et qui dit «  à chacun son Everest ». Etre vigilent pour un enseignant c’est porter avec attention et empathie une exigence envers tous les élèves y compris les plus fragiles ;  et somme toute, c’est apprécier les progrès que chacun fait par rapport à lui-même plutôt qu’à la norme.

C’est aussi apporter des savoirs,  donner des repères et des certitudes pour que celles-ci puissent servir de socle (pour reprendre un terme à la mode).Certitudes qui plus tard seront dépassées, revues, corrigées et complexifiées.

Enseigner, enfin c’est donner à chacun confiance en lui-même, en ses capacités propres à apprendre. Finalement, cela nécessite de la tempérance et de la patience qu’on ne peut simplifier dans l’espace réducteur des performances.

Voilà, Tout ceci tombe sous le sens mais aujourd’hui force est de constater que l’on n’avance  pas sur le bon chemin. « L’accélération incroyable de la frénésie évaluationniste » dont parle Pierre Frackowiak ancien Inspecteur de l’Education Nationale en atteste. Je le cite : « ceux qui souffrent sont évidemment en bas de l’échelle et au pied du mur : les professeurs des écoles, écrasés par les tâches inutiles, désemparés face à la prolifération  des injonctions, éberlués par la multiplication des usines à cases, empêchés de penser ».

Par exemple, le livret de compétence avec ces multiples cases  à remplir :  acquis, pas acquis, en voie d’acquisition,  …. n’a pas de sens. C’est parfaitement simpliste . Aujourd’hui , telle notion sera acquise suite à des exercices systématiques, mais peut être oubliée demain : ça se vérifie chaque jour lorsque, par exemple, il s’agit de réinvestir des règles orthographiques dans des productions écrites personnelles. Je vois aussi souvent certains élèves déroutés par le simple fait que la consigne ou la présentation de l’exercice diffère de sa forme habituelle ;

Bref au lieu de faire des clichés instantanés  en évaluant sans cesse, l’institution Education Nationale ferait mieux de considérer l’apprentissage comme un processus dynamique. A 7 ou 8 ans, rien n’est figé dans le marbre. Notre devoir est d’encourager et de ne pas juger un enfant qui ne réussit pas. Ne pas conforter aussi les parents dans le stress et l’angoisse de la performance qui enferme chacun dans un peu plus d’individualisme et de compétition.

 

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