L’Ecole pour tous mais pas pour chacun

Au cours des trente dernières années, l’Education Nationale a multiplié les « dispositifs » d’aide aux enfants « en difficulté » comme autant d’écrans de fumée visant à masquer une triste réalité, celle de l’abandon des plus fragiles, fautes de moyens.

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Au cours des trente dernières années, l’Education Nationale a multiplié les « dispositifs » d’aide aux enfants « en difficulté » comme autant d’écrans de fumée visant à masquer une triste réalité, celle de l’abandon des plus fragiles, fautes de moyens.

L’effet est pernicieux et il a commencé depuis bien longtemps. L’Etat a d’abord fait croire, sous des principes égalitaires louables, que l’école ordinaire du quartier, du village, allait pouvoir régler seule toutes les difficultés.

Dans les années 80, sous l’égide du Ministre Jospin, ont été mis en place « les cycles ». A l’époque, parler de CP, CE2, CM1 … devenait presque un gros mot. Seul le cycle comptait dans lequel « l’enfant au cœur du système » avançait à son rythme. Tout cela était sans commune mesure avec la réalité qui se pratiquait dans les classes.

 

La première pierre était posée pour la « PRECEPTORISATION  DE l’ECOLE », souhaitée par une Société de plus en plus individualiste.

Les enseignants, seuls dans leur classe, ont eu toutes les peines du Monde à mettre en place cette pédagogie dédiée à l’individu et à son rythme propre. Les éditeurs de manuels scolaires, eux même n’ont souvent pas réussi à se départir de la notion de cours pour entrer dans celle de cycle.

Les premiers dogmes sont apparus : puisqu’il était question de cycle, interdiction de redoubler le CP.

Chaque enfant pouvant avancer à son rythme dans le cycle, il pouvait le prolonger à la fin.

Quid de la question de groupe, de classe, de collectif de travailler ensemble sur une même notion ?

Quid de la notion de gestion de classe et des outils mis en place pour aider l’enseignant dans cette usine à gaz (où dans un groupe chacun avance à son rythme) ?

Beaucoup d’écoles ont commencé à entrer en résistance à ce moment-là. En truquant et en s’arrangeant avec la réalité … Tel élève inscrit en CE1 redoublait dans les faits son CP.  Et la pédagogie par classe n’a, en fait, jamais été vraiment abandonnée.

 

Alternance politique : alternance éducative mais pas tout à fait. Ce que les uns avaient tricoté, allait servir aux autres comme prétexte à démanteler.

Puisque la grande difficulté scolaire individuelle pouvait être prise en charge dans une classe ordinaire, pourquoi ne pas aller plus loin et faire des économies. L’angle d’approche n’était plus le même : cette fois moins pédagogique mais plus financier.

Dans un premier temps, nombre de CLIS et autres structures adaptées (classe d’intégration scolaire pour les enfants handicapés) ont été fermées. Les aides ont été apportées par des RASED (réseaux d’aide itinérants) moins présents et moins visibles dans l’école. Au final, ce sont ces mêmes RASED qui ont été sacrifiés, avec des budgets de déplacements insuffisants, des fermetures de postes massives : un moyen simple de gripper le système. Années après années, le principe des réseaux est devenu inopérant. Les enseignants se sont, une fois de plus débrouillés seuls dans « leurs classes ordinaires » avec cependant de plus en plus de difficultés sociales et scolaires.

Au même moment, on a arrêté la classe du samedi matin pourtant unanimement reconnue comme un moment privilégié où souvent les familles et les enseignants se rencontraient et prenaient le temps de discuter. Voilà que sont apparues les 2 heures « d’aide personnalisée » (AP), pierre supplémentaire de la « PRECEPTORISATION DE l’ECOLE ». L’aide personnalisée n’est en fait qu’un nouvel outil d’annonce médiatique : qui peut croire qu’un enfant, après une journée de 6 heures de classe, peut mobiliser toute son attention une 7ème heure pour pallier ses difficultés. D’ailleurs, s’il est en difficulté, c’est bien qu’il a par ailleurs souvent des difficultés d’attention supérieures à la moyenne.

Dans le même temps, tous les autres enfants ont perdus 2 heures de cours par semaine avec en prime toujours plus de matières  enseignées (toujours plus évaluées : cela est un autre sujet mais quand même… voir mon billet précédent) – Langue étrangère (évaluation A1), informatique (B2i), éducation à la sécurité routière (permis piéton ,cycliste), éducation aux gestes de premiers secours (APER)… Je ne suis pas sûr qu’il y ait assez des 24 heures hebdomadaires pour étudier toutes les matières des programmes : lecture, vocabulaire, orthographe, grammaire, écriture, expression écrite, calcul mental, numération, géométrie, informatique, langue étrangère, piscine, autres sports, gégraphie, histoire, science du vivant, science de la matière, éducation civique ou morale (au gré des programmes politiques), technologie, musique, arts plastiques, histoire de l’art …

La seule cohérence à l’ensemble de ces réformes est la réduction des moyens apportés aux classes et aux enseignants.

Même pour le handicap, sujet sensible (on l’a vu au débat d’entre deux tours de 2007 entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal) les moyens dans les classes tendent à se réduire. Les aides humaines pour les enfants handicapés (emplois de vie scolaire) sont passées de 24 heures hebdomadaires à 20 heures pour des contrat de plus en plus précaires. Beaucoup d’enfants handicapés n’ont plus les heures d’accompagnement nécessaires et les structures spécialisées pour les aider. Les délais de prise en charge par les SESSAD ou les CMP (centre médico-psychologiques) se sont allongés passant parfois à 6 ou 8 mois d’attente !!!

Mais l’enfant handicapé est intégré dans une classe ordinaire avec un « projet personnalisé de scolarisation » (PRECEPTORISATION DE L’ECOLE) souvent sans bénéficier de toutes les aides spécialisées qu’il serait en droit d’attendre. Cela ne fait rien , on berce d’illusion des parents souvent démunis et souvent bien seuls face aux difficultés réelles de leur enfant.

La personnalisation pédagogique( préceptorisation ) supposée de l’école est devenue au fil du Temps une idéologie ; malheureusement, souvent un mot creux qui cache une réalité bien différente : celui d’un manque de moyens, d’une Institution a bout de souffle faite par des hommes et des femmes de bonne volonté qui font ce qu’ils peuvent pour aider les plus fragiles. Mais, force est de constater qu’aujourd’hui les dysfonctionnements structurels sont tels que même les bonnes volontés et l’engagement professionnels individuels n’y suffisent plus - Refonder l’école pour tous : une urgence.

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