PATRIE MOINE ?

Étrange impression que la publication officielle du patrimoine des ministres. On a beau résister à jeter un œil sur le site du gouvernement – Mon Dieu ! Quelle infamie ! Comme fouiller un sac à main – les médias s’en sont chargés et on ne peut y échapper. Désormais nous savons tout sur leurs fortunes. Nous ne pourrons plus croiser Jean-Marc Ayrault dans les rues de Nantes, ou Brigitte Ayrault, sans qu’une sombre petite lumière s’allume au fond de nous. Notre ancien maire possède une maison à tant, et une autre dans tel style. Telles voitures neuves ou anciennes. Il a plusieurs assurances vie pour tel montant. Je dis pour « tel » montant car nous allons très vite oublier les chiffres pour ne retenir que leur ombre portée, grossissante, naturellement.
Et telle maison de tel style ou telle voiture de telle marque, autant dire tel mauvais goût, tel fantasme bourgeois, tel rêve et tel héritage aussi…
Est-ce une bonne chose pour la démocratie ? Je ne crois pas en la transparence lorsqu’elle dénude et perce le secret des âmes. C’est le prélude d’une société policière. La loi des suspects. « Tous coupables ! », credo des terroristes d’État, et sa froide conséquence : « Égalisons… par la tête ! Il n’est vertu que de pauvreté ! »
Cette mise à nu du patrimoine des ministres pose au moins deux questions.
Celle du contrôle, qui serait infiniment plus sérieux que la publicité. Ce qui compte, ce n’est pas combien tel ministre a en poche, mais comment cela lui est arrivé dans les poches. Et à quel rythme. La comparaison entre un début de carrière politique et une sortie (sous les huées comme sous les applaudissements) mérite un œil qui sache compter. Il est toujours étonnant de voir qu’un politique, ancien président de la République par exemple, qui, sa vie durant, n’a exercé que dans la fonction publique et dans des mandats successifs et cumulés, prend sa retraite dans l’état de millionnaire.
Je dis président de la République comme je dirais maire ou adjoint d’une grosse agglomération, voire d’une commune de taille moyenne. D’où ma deuxième question : les citoyens seraient avisés de regarder aussi le véritable train de vie des élus (et des technocrates qui picorent sur leur dos), train de vie fait de mille petits privilèges qui sont autant d’économies réalisées. Rien de grave, bien entendu, le terme de corruption serait bien disproportionné, mais quand même… Lorsque pendant des années, des dizaines d’années pour les professionnels, on est véhiculé (confortablement) et nourri par la collectivité (aux meilleures tables), lorsqu’on ne paye pas son téléphone portable, lorsqu’on ne paye pratiquement jamais ses spectacles, ses matchs de foot… Lorsque tel voyage d’études ressemble à s’y méprendre à des vacances dans un bon hôtel… Lorsque parfois on est logé sous de hauts plafonds, fonction oblige… Eh bien ! Salaire, émolument, défraiement ou tout autre mode de rémunération qu’on voudra, ne sont bientôt plus qu’une forme d’épargne qui vient grossir chaque mois ces fameux patrimoines qu’on nous jette généreusement à la face.
La morale en politique n’a pas besoin de publicité. Elle a besoin de commissions vertueuses intégrées au fonctionnement banal de nos institutions. Elle a besoin de règles strictes qui limitent (voire interdisent) les petits privilèges comme les grands. Nous n’avons plus besoin de rouler carrosse, surtout en ces temps de disette. Sans quoi il se trouvera toujours quelques paranoïaques pour voir le collier de la reine au cou de la République.

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