Un film d’horreur, ça vous dit ? Non, pas Mad Max : un film sur l’horreur économique. Un film puissant, brûlant : La loi du marché, de Stéphane Brizé.
Les chômeurs ont une vie bien remplie, faite d’entretiens humiliants (sur Skype !), de procédures administratives débiles, de rendez-vous inutiles. C’est comme un jeu : on leur explique dans des séances de groupe à quel point ils sont minables, avec leur voix trop basse, leur regard fuyant, leur dégaine affaissée, cet air de ne plus y croire. Comment voulez-vous retrouver un job sans le sourire du killer ? Sans rester sec sous la douche glacée des semaines et des mois qui filent en même temps que le livret d’épargne ? Rien de nouveau sous le soleil, direz-vous, depuis le temps qu’on a inventé le chômage. Oui, mais rien ne vaut une bonne piqûre de rappel, histoire de ne pas perdre de vue l’essentiel. C’est ce qui fait toute la force du film de Stéphane Brizé, La loi du marché. Remarquablement écrit, magnifiquement joué non seulement par Vincent Lindon, d’une justesse parfaite en père de famille cinquantenaire victime du chômage de longue durée, mais par l’ensemble des acteurs d’un film tourné comme un documentaire caméra à l’épaule.
Thierry (Vincent Lindon) ne lâche rien. À croire qu’il a pris au mot le conseil d’Emmanuel Macron lâché un soir d’hiver sur BFM TV : « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord. » Thierry n’attend rien des autres, qui de toute façon ne peuvent rien pour lui. À commencer par l’État, Pôle Emploi qui le balade de formation inutile en formation inutile. Il ne lâche rien, accepte tout, en dessous de ses compétences, avec un salaire en dessous de tout. Il a une famille à nourrir, un gosse handicapé qui suit des études, une femme qu’il aime et qui l’aime. Donc il finit vigile dans un hypermarché, payé pour réprimer des pauvres bonshommes qui piquent un beefsteak sous vide, ou des pauvres caissières qui se laissent aller à distraire deux ou trois coupons de réduction et qu’on jette pour cette faute. Le capitalisme zéro défaut, zéro pitié. L’histoire bien connue du broyage des plus faibles, au nom du rendement, par d’autres tout aussi faibles qu’eux ou presque. C’est ça ou le RSA, avec un DRH qui leur explique que « personne n’y est pour rien » lorsque le massacre tourne mal.
Et comme il ne lâche rien, l’histoire finit par sa victoire, comme il se doit pour un héros de tragédie. Lorsqu’on a la chance de ne pas connaître le chômage, on se prend à espérer qu’on ressemblerait un peu à Thierry dans le même cas. Un peu comme on se dit qu’on aurait été résistant pendant la guerre. Thierry est un résistant et ce film fait chaud au cœur en ces temps de douche glacée. En compétition à Cannes, on espère que Stéphane Brizé ne repartira pas les mains vides.
La loi du marché. Réalisé par Stéphane Brizé (2015), actuellement sur les écrans.
Chronique à lire également sur mon blog Les États et Empires de la Lune http://etatsetempiresdelalune.blogspot.fr/