Régis Debray, avec Plantu, nous demande de réfléchir à un humour responsable. Sans doute pour éviter que des journaux irresponsables se fassent dessouder comme le 7 janvier dernier… C’est gentil d’y penser. Il est temps également de prier MM. Desproges de cesser de pouffer sur les juifs et Vialatte de conclure ses chroniques d’un « Et c’est ainsi qu’Allah est grand »…
Régis Debray revient sur la tragédie du 7 janvier dans un long et passionnant article de sa revue Médium1 repris par Médiapart2. « Que retenir de cette commotion nationale ? » se demande-t-il, comparant avec justesse le défilé du 11 janvier à une Fête de la Fédération qui « a réveillé un certain sacré républicain »,thème cher au philosophe qu’il développe faisant feu de tout bois, avec des accents hugaulliens. « (…) L’assassinat sur son lieu de réunion d’une rédaction symbolisant plus que d’autres le génie national (ou l’une de ses plus notoires composantes) a déclenché le salubre ressourcement. Un dedans agressé du dehors se tourne instinctivement vers son au-dessus ou son en deçà. » Ce renouveau du sacré, qu’il prend soin de distinguer du religieux, nous aurait fédérés (en tout cas cinq millions de Français) sur des valeurs transcendantes de liberté et de laïcité, avec cependant ceci d’embêtant que « ce grand fédérateur est aussi un grand diviseur (…) contre un milliard de réfractaires » qui ont du mal à saisir notre idée du sacré. « Qu’est-ce qu’une chose sacrée ? Une chose dont on ne peut pas rire. Qu’avons-nous sacralisé, confusément, à l’emporte-pièce ? L’idée qu’on peut rire de toute chose. » Ou presque, s’empresse-t-il de préciser. Pas des rieurs eux-mêmes, surtout lorsqu’ils baignent dans leur sang, pas du « nez crochu », pas de « l’accent yiddish » : « Charlie a le mauvais goût très sûr, il respecte la sacralité d’Auschwitz en soutenant qu’il est interdit d’interdire. »
Charlie n’a pas manqué de publier quelques dessins satiriques avec les camps nazis en fond de scène, caricaturant déportés et SS. La différence, naturellement, tient dans le « contrat » passé avec le lecteur de Charlie qui garantit le second degré. Idem pour certains sketches ou certaines saillies de Pierre Desproges, ou une bande dessinée de Vuillemin qui pratiquait un humour noir plutôt borderline (Hitler = SS, publiée en tirage limité par Hara Kiri si mes souvenirs sont bons). Les mêmes traits ou dessins au premier degré eussent été intolérables – c’est ce qui est reproché à Dieudonné.
Jusque là, tout va bien. Nous pouvons même entendre qu’il y a incompatibilité de sens du sacré par un « différentiel des regards » sur une image devenue instantanée. « Le drame de l’image instantanée c’est d’effacer à la fois l’histoire et la géographie de ceux qui les émettent comme de ceux qui les reçoivent ; c’est d’effacer le différentiel des regards et de nous faire croire que nous vivons tous à la même époque parce que nous évoluons dans un même espace. Comme s’il n’y avait pas des stades de développement et six siècles d’écart entre l’hégire et le calendrier grégorien, comme si le XXIe siècle ne côtoyait pas en beaucoup d’endroits le XVe, comme si la charia et l’ordinateur ne pouvaient cohabiter (l’un appelant souvent l’autre). » Voilà qui change la donne, selon Debray, entre Daumier et Plantu, ce dernier, par la magie numérique de l’image instantanée et démultipliée dans des proportions incontrôlables, se trouvant astreint à mesurer l’effet produit par son dessin non seulement à des milliers de kilomètres, mais aussi à une autre époque parallèle à la nôtre, où généralement l’on sait à peine lire et où l’impact d’une image ne dépasse pas le premier degré. Autrement dit, les caricatures du Prophète doivent être considérées aussi comme des blasphèmes, et le caricaturiste doit, en toute logique, en mesurer la portée sur un public non averti voire carrément barbu. Régis Debray en tire la conséquence en s’appuyant sur le postulat dit de Plantu, « qui sait jusqu’où ne pas aller trop loin (et) doit être félicité quand il tempère son « il faut oser » par « il faut être responsable ». Fine tuning. Rire n’est pas ricaner. Encourageons-le à élaborer une pédagogie de l’humour, qui pourrait en faire une politesse, non du désespoir mais d’une espérance. »
À l’évidence, Plantu sait ne pas aller trop loin. Les escadrilles de colombes dont il peuple ses dessins ne risquent pas de provoquer qui que ce soit. « Il faut être responsable », dit Plantu ? « Nous ne sommes plus au temps de Voltaire, des diligences et de la marine à voile » ajoute Debray. Charlie Hebdo qui se proclamait « irresponsable » l’aurait-il par conséquent bien cherché ? Et les chevaliers de La Barre d’aujourd’hui n’auraient-ils pas poussé trop loin le bouchon ?
Régis Debray n’est pas le premier BHL venu. Il se relit. Pas de risque de botulisme dans ses textes… Ce qu’il écrit est mûrement pensé et prépare le terrain. S’il considère que l’humour doit être responsable, cet ancien conseiller du prince ne peut pas ignorer les conséquences politiques qui s’ensuivront. À l’heure d’une loi de « renseignement » qui prépare l’acceptation progressive d’une société plus intimement et étroitement surveillée, imposer l’idée d’un humour astreint à un devoir de responsabilité autre que l’obligation de second degré c’est déjà admettre la possibilité d’une restriction de la liberté d’expression. Lors du premier attentat contre Charlie Hebdo, le gouvernement d’alors avait demandé aux caricaturistes d’être responsables et de se calmer sur le Prophète. Le journal satirique avait opposé une fin de non recevoir de la plus belle encre : « Journal irresponsable » avaient-ils écrit sous leur titre. Ils en sont morts, mais n’ont pas baissé leurs crayons.
Le vieux débat sur le rire et le ricanement retrouve de la verdeur. Le « hideux sourire » de Voltaire, dénoncé par Musset et les anti-Lumières du XIXe siècle, n’est pas loin. Régis Debray propose « que dans un monde où tout se sait, se voit et s’interprète de travers, la condition de survie d’une laïcité d’intelligence s’appelle civilité. » Pourquoi pas ? L’idée de civilité me semble devoir être au cœur du rapport humain et d’une certaine idée de la douceur de vivre. Mais l’on doit peut-être nuancer son propos, lui-même à l’emporte-pièce. Tout ne s’interprète pas de travers ici et là, urbi et orbi serait-on tenté de lui répondre en s’excusant de ricaner un peu. Les djihadistes ne sont pas forcément des illettrés quoique leurs mœurs soient barbares. Ils savent décrypter des images (ils savent d’ailleurs en produire de violentes). Et puis une laïcité d’intelligence (une autre serait donc a priori idiote ?) n’est pas censée tout accepter, toute forme de pratique religieuse notamment. Ce serait par exemple faire peu de cas des femmes opprimées par le patriarcat brutal des religions et spécialement, ces temps-ci, de l’islam. La seule responsabilité de l’humour c’est l’intelligence, c’est-à-dire aiguiser en tout lieu et en toute circonstance l’esprit critique de chacun. Tâche difficile, c’est vrai, et la plupart de ceux qui font profession d’humoristes n’y atteignent que rarement. Mais au moins ils essaient : cela passe nécessairement par la démystification, le ricanement iconoclaste (qui lui ne brise pas le patrimoine artistique) et le rire libérateur, et même parfois vengeur. L’humour n’est pas forcément gentil. Il est difficilement centriste, bien pensant et toujours propret. C’est une arme pacifique, mais une arme tout de même, qui nourrit son chargeur de munitions irresponsables, laissant aux autres, légitimement, la charge d’être responsable. Ce sont d’ailleurs ces mêmes responsables qui manient les armes, les vraies, les vendent à l’occasion à des peuplades arriérées et d’un rien belliqueuses.
Abdiquer ce statut d’irresponsabilité (il est amusant de noter que le président de la République jouit du même terme pour son immunité judiciaire) c’est admettre que tout se vaut, les Lumières et les guerres de religion, un dessin du Prophète et un tir de kalachnikov. C’est surtout abandonner un terrain durement conquis au cours des deux derniers siècles : lâcher aujourd’hui un millimètre de papier revient à accepter les autodafés de demain. En tout cas, je le crains. Charlie Hebdo a eu mille fois raison de proclamer son irresponsabilité : c’était la condition sine qua non de son existence-même, en-deçà de laquelle il ne resterait plus que le dessin de Plantu à la Une du Monde. L’humour est nécessaire, ne serait-ce que pour dessiner le Prophète : il semble désormais qu’il n’existe de portraits récents de ce bienfaiteur que sous la plume des Charlie Hebdo. Allons plus loin encore : l’humour, s’il veut être ici la politesse d’un désespoir ou d’une espérance, doit pouvoir être là bête et méchant. Laissons-le marcher sur ces deux jambes si nous ne voulons pas le voir demain à quatre pattes.
Régis Debray observe que la laïcité ne s’entend pas de la même oreille sous toutes les latitudes et que les hommes n’ont pas partout la même histoire. D’où quelques incompréhensions et menus frottements... Sans doute. Ce philosophe pense avec sagesse en géo-stratège. Mais, mis à part à Plantu qui fut à deux coups de crayon, comme chacun sait, de résoudre le conflit israélo-palestinien, ce serait beaucoup demander aux humoristes que d’avoir de surcroît cette qualité. Rien ne serait d’ailleurs pire que d’avoir un blagueur à la tête de l’État, Dieu nous en préserve.
(1) N°43, avril-juin 2015, numéro consacré à l’événement « Charlie ».
(2) Médiapart 20 avril 2015. Lire l’article de Régis Debray http://www.mediapart.fr/journal/france/200415/apres-charlie-le-risque-d-un-maccarthysme-democratique?utm_campaign=2748801&utm_medium=email&utm_source=Emailvision
Billet également présent sur mon blog « Les États et Empires de la Lune » http://etatsetempiresdelalune.blogspot.fr/