Ô DÉSESPOIR

Réponse à la tribune d'Éric HAZAN et Julien COUPAT parue ce matin dans Libération. Réponse à ce qui me paraît être une posture pessimiste, toujours avantageuse… mais un peu brutale. Et facile. Ou quand le voyage ne mène pas loin.

 

Ce matin Libération publie une tribune en réponse à l’appel pour une primaire à gauche, lancé dans ces mêmes colonnes. Une belle tribune qui a le mérite, notamment, de poser brutalement la question de la politique. « Politique morte », disent ses auteurs, Eric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique, et Julien Coupat, accusé de terrorisme par Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de l’Intérieur de Sarkozy et affairiste bien connue.

 

On ne peut qu’abonder sur la description des symptômes. Et sentir monter l’envie de répondre à ce qu’on ressent comme, au mieux, un désir de fuite (toujours digne d’éloge). Mais comment faire sans présenter leurs arguments, ou ce qui en tient lieu ? Voici donc la tribune in extenso (elle a l’élégance d’être courte), que je republie dans ce blog :

 

 

« Pour un processus destituant : invitation au voyage »

 

 

Aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Formons plutôt un tissu humain assez riche pour rendre obscène la bêtise régnante, et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique.

 

 

Depuis quelques jours, on perçoit dans les cendres de la gauche quelques lueurs rougeoyantes : les réticences sur la déchéance de la nationalité française et l’appel à une primaire pour l’élection présidentielle à venir. Le malaise pointe, à force de voir l’exécutif s’aligner sur des positions de droite ou d’extrême droite. Ces intellectuels, ces militants, ces élus de gauche réclament «du contenu, des idées, des échanges exigeants», afin que le candidat à leur primaire «incarne le projet dont la France a besoin pour sortir de l’impasse». Bref : ils veulent encore croire à la politique. Ils n’ont pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. Comme sont morts les mots dans lesquels se dit la chose publique - la France, la Nation, la République, etc. Comme est morte la pompe institutionnelle dont s’entoure le vide gouvernemental. La politique a poussé son dernier râle l’été dernier là où elle était née, il y a plus de 2000 ans, en Grèce ; Aléxis Tsípras fut son fossoyeur. Sur sa tombe sont gravés ces mots prononcés en guise d’oraison funèbre par le ministre allemand de l’Economie, Wolfgang Schäuble : «On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit.» Voilà. Tout est dit. Et sobrement.

 

Refuser de faire le deuil de «la politique», appeler au contraire à «lui redonner du sens» voire à en faire «autrement», c’est spéculer sur des stocks de crédulité qui sont à sec, sur des provisions d’espoir décimées, sur des gisements d’illusions parvenus à l’étiage. Qui attend d’un ministère Montebourg, avec Piketty à l’Economie, et Rosanvallon à la Culture, qu’il nationalise le crédit, désarme la police, fasse cracher les multinationales ou calme la frénésie antiterroriste ? Chacun sait bien qu’il ferait comme Tsípras, et bientôt Podemos. Car, c’est tout le cirque électoral, et la sphère publique où il s’étale, qui ont fait leur temps. Qui écoute encore les journalistes, en dehors des jours d’attentat ? Qui a cure de l’opinion des «intellectuels» ? Qui se soucie, de nos jours, des déclarations des ministres ? Imaginez qu’un Premier ministre ait cette phrase orwellienne : «L’état d’urgence, c’est l’Etat de droit». Si quelqu’un prêtait encore attention à ses propos, on en plaisanterait encore au bistrot. Mais, tout le monde s’en fiche. Le vote FN et l’abstention de masse sont deux symptômes d’un système électoral rendu au point de rupture. Mais ces symptômes, il faut les lire depuis le dehors de ce système, depuis tout ce qui l’a déjà fui, depuis la réalité d’une désertion intérieure, diffuse mais vaste comme un continent. On prétend, sur la passerelle du navire, que ce continent n’existe pas. A peine admet-on l’existence de quelques îlots flottants - comme cette ZAD que l’on aimerait tant expulser.

 

Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici de rien. «Un monde de mensonges, disait Kafka, ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité» - plus vraisemblablement par des mondes de vérité. Nous avons un an et demi pour former, à partir des amitiés et des complicités existantes, à partir des nécessaires rencontres, un tissu humain assez riche et sûr de lui pour rendre obscène la bêtise régnante, risible tout ce qui se raconte dans «la sphère publique», et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique. A l’inverse du processus constituant que propose l’appel publié par Libération - car, c’est bien de cela qu’il s’agit - nous entendons amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente. Ces dernières années nous ont assez prouvé qu’il se trouve, pour cela, des alliés en tout lieu. Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.

 

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons / De leur fatalité jamais ils ne s’écartent / Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

 

 

 

***

 

 

 

Superbe conclusion. Mais il y a toujours quelque chose d’un peu fat à ne pas donner l’auteur d’une citation, fût-elle aussi fameuse que Le Voyage de Baudelaire. Un peu comme ces citations latines ou grecques qu’un auteur s’abstient de traduire, sur l’air de « comprenne qui pourra ». Surtout quand il s’agit d’un poème aussi vaste, où tout peut faire bois non pas de chauffage mais de navigation. Par exemple, la première partie qui semble avoir été écrite pour nos deux auteurs :

 

 

 

« Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,

 

Le cœur gros de rancune et de désirs amers… »

 

 

 

Je me contenterai, pour l’occasion, de la cinquième partie, formée d’un vers unique :

 

 

 

« Et puis, et puis encore ? »

 

 

 

Oui, et puis, et puis encore ?

 

 

 

Pas besoin d’être un grand penseur pour avoir saisi, comme des millions d’abstentionnistes, que la politique actuelle a quelque chose d’ « obscène » et de « dérisoire » : l’entre soi de la bourgeoisie d’État et de l’argent, l’arrogante médiocrité des gouvernants actuels, l’absence de colonne vertébrale qui privilégie les échines souples, l’expertise en kit, tout le monde est au courant du mal qui ronge notre vie politique. Faut-il pour autant en conclure que « glisser une enveloppe dans une urne (ne) puisse constituer un geste – a fortiori un geste politique » ? L’idée serait que l’appel à la primaire de gauche, par des citoyens réclamant « du contenu, des idées, des échanges exigeants », relèverait d’une naïveté (restons poli) digne d’un film d’animation tchèque des années 60 : vouloir « encore croire à la politique » !Idiots et sourdingues que nous sommes, qui n’avons « pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. » Joli glissement que nous fait passer de « la » politique à « cette » politique : si d’aventure nous sommes convaincus que « cette » politique est morte, celle des Sarkozy-Hollande pour faire simple, nous voici sommés illico de porter le deuil de « la » politique. Est-ce à dire de l’idée démocratique et des mots de la chose publique, France, Nation et République, ravalés d’une pichenette au rang de « pompe institutionnelle » ? Notre duo se fait prophétique : la crise grecque a sonné le glas de la politique, puisque la politique est grecque de naissance. Voilà qui est pensé ! Las ! Ce type d’argument un rien sophiste (toujours ces satanés grecs !), ou disons un poil court, rappelle les réquisitoires de la justice populaire, les tribunaux révolutionnaires et leur succédané stalinien, d’une logique expéditive. Ce n’est pas parce que le ministre des Finances allemand dit une gross connerie que nous devons en conclure, comme le font MM. Hazan et Coupat, qu’il a raison avec ce magnifique point final : « Voilà. Tout est dit. »

 

Mais qu’est-ce qui est dit ? Que nous sommes naïfs ? Pour le même prix, en cadeau Bonux, le second couplet nous accuse aussi, si nous voulons croire encore à la politique, d’être de beaux salauds. Pour Hazan et Coupat, l’affaire est sans appel. Vouloir « redonner du sens » à la politique, « voire en faire autrement, c’est spéculer sur des stocks de crédulité ».Tout ça, tagada tsouin tsouin, c’est du « cirque électoral » : la pensée coulrophobe* pour argument suprême. Étrange vision au pessimisme inquiétant. Nos contemporains seraient-ils bêtes à manger de ce foin ? Tout espoir, appelé ici illusions, est irrémédiablement clos, avec des barbelés tout autour. Quoi ? Un « processus constituant » pour en finir avec la Ve République ? Vous n’y songez pas : tout cela finira « par un chantage à la démocratie ». Ne pourrait-on essayer… En parler… Envisager de…, loin des appareils, des machines électorales… ? Non, vous dit-on ! « Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici à rien. » Pourquoi, comment ? Cela ne vous regarde pas. Rompez, et silence dans les rangs.

 

 

 

Pan Pan

 

 

 

Mais alors, que faire ? Nos amis ont la solution. Rien, ou à peu près rien, mais avec des phrases bien senties. Facile : il suffit d’amorcer « une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente (…) Ce que nous préparons n’est pas une prise d’assaut (ouf !), mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible. » Ainsi finira la « bêtise régnante ». Amen.

 

MM. Hazan et Coupat, j’admire la profondeur de vos convictions. Vous avez la foi des premiers chrétiens, on en pleurerait de peur d’avoir à en rire. Bon, vous méprisez un peu le vulgum pecus, ces imbéciles votants qui se nourrissent d’illusions ; nous serions tentés de vous suivre sur cette pente, les jours de fatigue. Et de fuir avec vous pour reconstituer un « tissu humain assez riche et sûr de lui ». Sûrs de vous, vous l’êtes à coup sûr.

 

Mais quel îlot désert (ou purifié) prétendez-vous coloniser pour en faire ce continent de vérité auquel vous aspirez ? Je me méfie des insularités, conférez W de Perec ou L’Archipel du goulag. Il serait drôle que vous y fussiez délogés par la caste libertarienne qui, tout comme vous, propose un monde à part, un monde en rupture, sans la contrainte politique d’un État : n’est-ce point de cela aussi dont vous rêvez à voix haute ? Un monde à part, sans État, sans fraternité non plus, et sans vous, soyez-en assurés, sans pauvres ni tous ces stupides citoyens qui aimeraient tant que la politique changeât un peu leur vie. Sans démocratie, sans régulation, sans autre police que des garde-côtes.

 

Avec une telle combativité d’avant-garde, nos petits maîtres accrochés au pouvoir, que nous voulons combattre tout comme vous, ont de beaux jours devant eux. Comme vous, je ne crois pas que la primaire de gauche transformera le monde ni n’améliorera le système démocratique représentatif. Elle n’aura pas de portée révolutionnaire : mais contrairement à vous, je veux encore croire qu’elle sera l’occasion, le prétexte, d’un échange entre simples citoyens, qu’elle nous permettra de réfléchir et d’échanger sur un devenir politique commun – excusez le gros mot, dans un contexte hystérisé pendant un an et demi. De combattre l'institutionnalisation de l'état d'urgence, par exemple. Bref, de faire de la politique. Et puis sans politique, que nous reste-t-il ? Marcher tête basse dans un monde uberisé ? Préparer des bombes, faire sauter des banques, le Medef, la rue de Solférino ? Ou la tentation de Venise, le retrait du monde sur une colline aux senteurs de thym et d’olives, avec pour tout horizon nos douces bibliothèques et une cave bien remplies ? Pourquoi pas…

 

Non, décidément les gars, pas question de faire « le deuil de la politique ». Ni de la démocratie et de son indispensable fragilité, face aux Vertueux coupeurs de têtes que vous finirez par devenir, si l’occasion se présente.

 

Il est plus facile de récupérer quelques vers d’un long poème de Baudelaire – là-dessus, je ne saurais vous donner tort. Permettez-moi de vous en offrir les derniers quatrains du Voyage, avec mes condoléances :

 

 

 

« Ô mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

 

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

 

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

 

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

 

 

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

 

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

 

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

 

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

 

 

 

*Peur panique des clowns

 

 

 

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