Français, encore un effort si vous ne voulez pas être tous sarkozystes…
« La République appartenant à tous ceux qui en partagent les valeurs, nul n’est fondé à s’en arroger seul le monopole, a tonné (dans les colonnes du Monde1) Jean-Noël Jeanneney », historien consensuel s’il en est. Sa voix, comme celles de bien d’autres personnalités, sans même parler des dizaines de milliers de signatures recueillies actuellement sur une pétition en ligne (dont votre serviteur), fléchira-t-elle la volonté personnelle de Nicolas Sarkozy de transformer envers et contre tout, y compris dans ses propres rangs, l’appellation UMP en « Les Républicains » ?
Il est de bon ton de s’offusquer de cette mainmise, de pétitionner. Mais si Nicolas Sarkozy s’autorise cette nouvelle transgression, ne serait-ce pas parce qu’il se sent tout permis, sans contre-pouvoir, libre de faire ce hold up symbolique ? La République serait-elle devenue si peu impressionnante, ou si peu respectable, qu’un chef de parti sans scrupules peut la trousser comme ça, sous nos yeux, à la hussarde ? Sans que personne ne se lève pour la défendre, comme dans un RER nocturne ?
Que dit la Constitution ? Son préambule dit que la France est une République indivisible. C’est-à-dire une entité appartenant à un peuple unique sur laquelle la loi s’applique également. Le terme de république, la res publica comme bientôt on ne l’expliquera plus aux collégiens, nous appartient donc en indivision dès lors que nous sommes français, fussions-nous de droite ou de gauche, radical ou àquoiboniste – et même monarchistes si ça nous chante. Qui doit défendre cette bonne fille de République ? Article 5 : Le Président (qui) veille au respect de la Constitution, donc du préambule précité.
Vous me direz, et vous aurez raison, la Constitution parle de « république », pas des « républicains ». Il y a là une différence sémantique de taille, suffisante pour valoir en justice. La preuve, c’est qu’on peut être républicains sans qu’il y ait république. Mais s’il y a république, sommes-nous automatiquement républicains ? Non plus, puisqu’il est permis d’être monarchiste, comme chanté plus haut. La République est notre bien commun indivis, c’est entendu, mais cela ne nous oblige pas à être tous républicains (de fait, loin s’en faut). La solution n’est donc pas juridique. Pire, aller en justice reviendrait à déconsidérer la République, à l’humilier en l’abaissant à un débat d’ordre commercial relatif au droit des marques. « Les Républicains », cela doit-il s’écrire ®épublicains ? Le ridicule (sans ®) est sans doute la chose la mieux partagée du monde, comme devrait l’être la République, mais est-ce une raison pour en abuser ?
Il est évident que la réponse est d’ordre politique. Si Sarkozy peut s’approprier un terme qui nous semblait a priori universel, c’est qu’en réalité il ne l’est plus guère. Entre ses mains, le mot semble tordu comme un vieux torchon qu’on essore à mort. Voilà qui devrait nous inquiéter, plus qu’une querelle de marque !
De quoi la République est-elle le nom, pour qu’on tremble, nous autres républicains génériques, à l'idée de se retrouver confondus avec les Morano et autres Estrosi sous l’appellation très contrôlée « Les Républicains © » ? Visiblement de plus grand chose. D’un machin, comme aurait dit l’autre, qui se vide peu à peu, et qu’on regarde se vider, en attendant le plombier qui ne vient pas. La même fatalité qui vide les isoloirs. L’idée de république vient d’assez loin, mais il n’y a pas si longtemps qu’elle s’est imposée, après le soubresaut boulangiste et l’Affaire Dreyfus. La terrible fraternisation des tranchées a certainement été décisive dans l’idée que nous sommes tous républicains. La Grande illusion qui dépasse la lutte des classes et transcende une certaine idée de la France... Est-ce là qu’il faut situer la naissance véritable du sentiment républicain ? Ou bien en 45, avec la République sociale née du programme du Conseil national de la Résistance ? Sans doute les deux, mon général.
La mort annoncée des valeurs du CNR, programmée, voulue, imposée, nous conduit à perdre la spécificité française d’un État providence, à tout le moins d'un État protecteur. La République sociale, ce sont la sécu, la retraite par répartition, la semaine de 35 heures, la protection des droits du salarié, autant d’ « archaïsmes » qui blessent la mondialisation, la modernité de la flexibilité, l’indispensable écrasement des coûts de main-d’œuvre, la retraite par capitalisation, les soins soumis au bon vouloir des compagnies d’assurances, la précarité comme variable d’ajustement, le code du travail considéré comme un frein à la croissance, le travail du dimanche et pourquoi pas, demain, l’abaissement de l’âge du travail… Ce qui faisait la spécificité de la République française se réduit de jour en jour, de présidence en législature, sous la pression des lobbies financiers, au nom de la divine dette, jusqu’à en perdre peu à peu le sens – tandis qu’on nous explique que c’est le bon sens ! La France rejoint le modèle anglo-saxon d’une économie de marché la plus libérale possible : dans ce cas, pourquoi maintenir la fiction républicaine, ma chère Tina ? Fatalitas ! La République n’a pas toujours été ; elle n’est pas éternelle. Dès lors qu’est-ce qui empêcherait un politicien d’ « acheter » un mot qui n’est plus qu’une marque pour en faire le packaging d’une politique ultra libérale et parachever, après la présidence Hollande, la standardisation de notre pays ? La politique n’a de toute façon plus beaucoup de marge de manœuvre. Jouer aujourd’hui les Danton réclamant « De l’audace ! » n’abuse plus grand monde – sauf les électeurs des partis populistes. Le cynisme d’un Sarkozy qui s’approprie le nom des républicains n’est qu’une preuve supplémentaire de la marchandisation du système démocratique, entre les think tanks « démocrates » et les think tanks « républicains », tous nés de la même éprouvette, dotés du même ADN, passant des moquettes du privé aux parquets des palais nationaux, qui seront bientôt rejoints par leurs homologues d’un Front national normalisé et fréquentable.
Nicolas Sarkozy sait ce qu’il fait. Il achète le mot pour le vider de sa substance. Il obéit aux injonctions de ses commanditaires, fonds d’investissement et États financiers. Il n’est pas impossible que François Hollande en fasse autant demain, une fois sorti des pénibles responsabilités d’État, à coups de conférences grassement payées, à l’instar de ses prédécesseurs Tony Blair ou Gerhard Schröder. « Républicains » ou « Démocrates », ils ont tout intérêt à réduire la vie politique à un bipartisme de façade. Autant dire que la proportionnelle n’est pas pour demain et que l’abstention a de beaux jours devant elle.
Reste la République qui, elle, est par nature pour demain, toujours en devenir, toujours à construire, éternelle promesse, source d’énergie, d’enthousiasme fécond, de soulèvement et de barricades - et de sacrifice héroïque. Bref, mieux qu’un régime, un roman dont il ne faut pas désespérer d’écrire de nouveaux chapitres (lire la passionnante anthologie de Mona Ozouf qui vient de paraître2). Les Républicains, de toute façon, ça reste un beau titre, et il y aura beau temps que le parti de Nicolas Sarkozy sera enterré et oublié que nous pleurerons encore la mort de Gavroche, toujours ressuscité.
1Le Monde, chronique de Gérard Courtois, 29 avril 2015.
2De Révolution en République, Mona Ouzouf, Quarto Gallimard, 1376 pages, 33 €.
Article également présent sur mon blog Les États et Empires de la Lune http://etatsetempiresdelalune.blogspot.fr/