Lire les Carnets d'une soumise de province, de Caroline Lamarche

Caroline Lamarche est une écrivaine belge. Elle est née à Liège en 1955, elle y a décroché un master de lettres, vit aujourd'hui a Bruxelles, a vécu à Paris, en Espagne, en Afrique. Elle est l'auteure de plusieurs romans, dont Le jour du chien (Minuit 1996), prix Victor Rossel (le Goncourt belge) et celui que je présente ici, Carnets d'une soumise de province (Folio 2004).

Déjà la première ligne, on entre sans effraction, en voyeur pourtant, dans l’univers de Caroline Lamarche, « Vous m’aviez interdit de me caresser sans votre autorisation ». Il s’agit d’une relation de soumission, d’une femme envers un homme, elle le vouvoie, on découvrira qu’il la tutoie, la dimension cérébrale d’emblée paraît majeure, la soumission, et le plaisir dans cette soumission, va jusqu’à exécuter les désirs du maître, ses ordres, en son absence, alors qu’il aurait pu n’en rien savoir.

C’est étrange, je songe à d’autres romans érotiques, les premières lignes dévoilent toujours les soupentes du monde onirique dans lequel on pénètre. Histoire d’O, dès l’abord, taxi, chauffeur, liens, ordres, château, maîtres, serviteurs, menottes, collier, chaînes, fouets, cachot. Pudeur aussi. O craint d’être vue nue par le chauffeur, elle n’aime pas la cape qui laisse entrevoir sa toison pubienne lorsqu’elle marche ; quand elle a été cravachée pour la première fois, elle voudrait que le jardinier qui passe dans le parc ne la voie pas, nue et enchaînée. À la fin, transgression, elle est exhibée, portera une bague qui révélera sa condition. Dans La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet nous parle du début à la fin, sur deux cents pages, de partouzes. Elle ne participe qu’à cela. Des partouzes axées sur la fellation, avec bien sûr un peu de pénétrations, souvent triples, l’essentiel demeurant dans une dimension magrittienne, il y a pipe et pipe. On peut rire de ces scènes où Catherine conserve ses bottes à cuissardes, car elles sont malaisées à enlever, se couche sur une table, se fait lutiner, lutine, et ne rencontre finalement, parmi plusieurs dizaines de partenaires, des centaines, qu’un unique mec à fantasme plus rare, il veut se faire gifler, elle lui accorde cette satisfaction, semble oublier, ou ne pas savoir, que la gifle lui fera mal à elle, ses mains frêles, fines, aux jointures délicates.

Chez Caroline Lamarche, les fouets semblent secondaires, les cravaches, elle en décrit une, fine, d’un beau rouge, dure, servent à punir. Châtier une soumise, je ne dirais pas indocile, mais médiocre, celle qui n’arrive pas à satisfaire pleinement son maître. Tant de coups pour tel manquement. Dans Histoire d’O, le fouet occupe une place centrale, il constitue l’axe du plaisir, ici non, la jouissance, c’est l’obéissance, totale et absolue. L’héroïne -l’auteure parle à la première personne, sur son site, elle se déclare agacée de la question du vécu ou du fictif-, est probablement plus intelligente et subtile, du moins si j’en juge par son écriture très belle, que son amant, néanmoins elle louvoie avec délice dans cette relation où l’homme est cultivé, plus qu’elle, il connaît, elle apprend. Il lui fait visiter l’ancienne synagogue d’Amsterdam, le musée juif, lui achète un recueil des gouaches de Charlotte Salomon qui mourra assassinée à Auschwitz, à l’âge de 26 ans. (Ci-après, une gouache de Charlotte Salomon, « La vie, ou le théâtre », titre d’un des carnets du roman :

Vivre ou le théâtre, de Charlotte Salomon Vivre ou le théâtre, de Charlotte Salomon

L’auteure croit en ses amis, à Venise, ou en ce châtelain propriétaire de caves et d’oubliettes, où un jour, un soir, une nuit, un rêve, il la fouettera.

C’est là que réside la fissure. L’homme n’est pas ce qu’il prétend. On n’a pas d’argent, payer un hôtel, on se contente d’un motel désert au bord de l’autoroute ; le donjon d’un seigneur, c’est une cave, pavillon de banlieue, moellons de béton peints en noir, quelques accessoires. Par carnets, il faut comprendre que le maître exige un résultat de chaque interstice de leur relation, qu’il soit présent ou non. D’une certaine manière, Caroline Lamarche retourne l’exigence du maître en allant au fond d’elle-même au gré de cette narration, elle se découvre, et le découvre. Vers la fin, les carnets sont déjà bien avancés, elle écrit qu’elle sait maintenant pourquoi il marche en traînant le pas, il est juif, ça il ne l’avait pas caché, mais n’avait pas dit qu’en Israël, en voulant aider des Arabes, il s’était attiré les foudres des services, qu’on l’avait torturé, à l’acide, sur les pieds. C’est à la fin que cet homme gagne ma sympathie.

Toute la trame du roman, ce sont deux parallèles qui ne se rejoignent jamais. L’apothéose, ce devait être Venise, une grande soirée pour initiés, son maître l’exhiberait devant un distingué parterre, il faut des habits qui soient dignes de l’événement. Un corset acheté à Bruxelles, dans une boutique SM de la Galerie du Centre, un lieu que je connais, aujourd’hui occupé surtout par des poseurs de faux ongles, mais où le magasin de pralines cité, le cinéma existent toujours, ainsi que cette fameuse boutique. Il faut une jupe, l’auteure ne cite pas de nom, mais je devine qu’elle la déniche chez Stijl, boutique de créateurs flamands, au centre de Bruxelles. L’argent de nouveau, c’est trop cher, bénies soient les soldes elles permettent cette folie. Venise se déroulera à Lille.

Dernière scène et dernière cène. Le climax du roman me semble résider dans la scène d’exhibition, ellle va servir, nue et agenouillée, trois hommes qui mangent, sans élégance, ensuite ce sera le prêt de la soumise à un maître, plein de morgue et de grasse suffisance, déguisé en gardien de camp, cuir, godes, fouets. Il vient d’apostropher le compagnon de la soumise, on dit la Renarde, sur le fait qu’elle ne soit pas complètement épilée, je lui donne la parole :

« […] vous qui marchez lentement en raison des tortures infligées, de vos pieds abîmés par l’acide, vous qui avez passé la frontière, cru en l’Arabe comme frère, vous honni par vos pairs, vous, enfin, sommé par ce nazillon en cuir de justifier l’usage fait de ma toison de soumise, vous devant ce nazillon paré des accessoires de son parti, celui des forts contre les faibles, des maîtres contre les esclaves, vous seriez mort, mort plutôt que d’avouer que j’avais conquis, moi, à l’arraché le droit de m’épiler partiellement, plutôt que d’avouer que la négociation, qu’une négociation violente mais réelle, était à l’origine de cette hérésie : une concession du fort au faible, un pubis non rasé. »

L’ultime carnet s’appelle Guérir. Je crois que par province, on doit comprendre non le lieu géographiquement périphérique de l'action, mais plutôt son déroulement dans un monde social banal, sans éclat, et culturellement provincial. On est aux antipodes d'Histoire d'O. Mais proche du projet artistique de Gustave Courbet, dont le tableau Un enterrement à Ornans (1850) fit scandale, quoi tu peins n'importe quoi, ces pouilleux, la peinture monumentale, c'est nous, rois, princes et seigneurs.

 

 

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