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Billet de blog 18 déc. 2016

Lire Rouillan ?

« Indéniables aveux politiques, carcéraux, littéraires, militants, cinématographiques, amoureux et révolutionnaires enfin délivrés par l’ancien membre du groupe Action directe arrêté en février 1987 et emprisonné un quart de siècle ».

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Lire Rouillan ?

« Indéniables aveux politiques, carcéraux, littéraires, militants, cinématographiques, amoureux et révolutionnaires enfin délivrés par l’ancien membre du groupe Action directe […] ». Bigre, tout un programme. C’est l’exergue du dernier bouquin de Jean-Marc Rouillan, un recueil de 197petits textes, qui tous commencent par : « Je regrette » (Je regrette, éd. Agone, coll. Cent mille signes, Marseille, 2016).

N’avais jamais lu Rouillan, suis surpris, l’homme a du talent, c’est un véritable écrivain, on sent cela, l’écriture est fine, lisible, aérienne, éloignée des communiqués grandiloquents, prétentieux d’Action directe.

Commençons par le titre. Évidemment, il ne regrette rien, du moins de ce dont certains désirent ardemment qu’il éprouve du repentir, allonge-toi, Rouillan, viens au 20 heures en chemise, regard bas, corde au cou. Ce livre constitue pour lui une victoire intime, après que la justice, la justice semble avoir été aux ordres, en tout cas pas très juste, l’ait renvoyé en taule, car il aurait contrevenu aux exigences de sa libération conditionnelle, ne pas s’exprimer sur les faits pour lesquels il avait été condamné, ce qu’il aurait fait néanmoins, en soulignant que s’il crachait sur ses actes passés, bien sûr il pourrait parler. C’est une évidence. Ardisson l’inviterait, il porterait la bonne parole dans les écoles, l’état lui trouverait un petit boulot, Najat Vallaud-Belkacem lui ferait la bise, une Violette Nozière au masculin. Dans ce livre, il dit clairement ce qu’il pense. Texte 125 : « […] ils seraient trop nombreux à se réjouir si je me dissociais de notre passé. Pas seulement des ennemis de classe. Mais aussi les camarades convertis à l’opposition pénarde, justifiée au prix des fosses communes et des perpétuités. »

Alors pourquoi ce titre ? Il a dû y réfléchir longuement. Façon de se moquer du marché qu’on lui avait présenté, tu regrettes, on te libère, nous aussi on a lu les poèmes d’Aragon, on sait qu’un mensonge, c’est peu de chose… alors, ça vient ? Sans doute, oui, il doit y avoir de cela. Pourtant, non, je ne crois pas. Tout le texte de Rouillan est tapissé d’un arrière-fond mélancolique, l’homme en situation, qui a vieilli, est devenu, il le dit lui-même, de l’histoire ancienne (188). Le texte 130 est poignant : « Je regrette de ne pas pouvoir revivre chaque épisode de notre aventure, même les plus durs, les plus incompréhensibles, les plus sanglants. Les voyages ont formé notre jeunesse. On changeait de voiture comme de chemise et de maison comme de caleçon. On cheminait sur des sentiers à travers la montagne, le sac sur le dos et le fusil à la main. On traversait des forêts de sapins, à l’aube ou à la tombée de la nuit, avançant à pas de loup entre les buissons et les taillis. On circulait au volant de voitures maquillées […] ».

C’est souvent très beau. Rouillan n’abdique sur rien. Texte 138 : « Je regrette que le système militant (partisan ou syndicaliste) dit oppositionnel (y compris la frange la plus virulente) soit organiquement lié au bon fonctionnement de l’ordre autoritaire des démocraties impérialistes. Comme si aucune rupture décisive ne pouvait être pratiquée – ou ne serait-ce même que théorisée. ». Dans le texte 183, il se positionne : « […] Je revendique mon appartenance conjointe à la tendance historique appelée « communisme de gauche » […] ; à l’expérience révolutionnaire européenne de la lutte armée menée dans les années 1970 et 1980 ; et au mouvement anti-impérialiste, qui a saisi l’importance et la spécificité de la lutte dans les métropoles à l’époque du capitalisme global. »

Si j’ai moi aussi un regret, c’est qu’il me semble que Rouillan ne va pas au fond de lui-même. L’exergue parle d’aveux sur ses amours. Blabla de marketing. Il est certes question ci et là d’une fille aux yeux sombres (c’est quoi des yeux sombres ? Les yeux de geai d’une méditerranéenne ou le regard noir d’une femme déçue ? Ambiguïté, Rouillan !). Le tout dernier texte s’arrête sur ces mots : à suivre. L’auteur est ici prisonnier (forcément, Rouillan est un prisonnier presque par définition) du format de la collection, cent mille signes. Ce serait bien de s’étendre un peu, d’en révéler davantage, de nous parler avec les tripes.

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