Libé : entre renoncement et publireportage

La presse est en crise, mais n'a-t-elle pas sa part de responsabilité ? Le cas de Libé qui n'a pas enquêté sur certains signes avant-coureurs de l'affaire Fillon est intéressant. Également, ce journal méprise les lecteurs en recourant de plus en plus à un publireportage déguisé.

Un petit article de Libé a hier attiré mon attention, il s’agit d’un texte du journaliste Alain Auffray, le rombier qui suit généralement la politique intérieure française pour le journal. Il susurre que la révélation récente de l’emploi fictif de Pénélope Fillon serait en fait une vengeance des « amis » de François Fillon -il insiste sur le nom de Rachida Dati-, lesquels se souviennent avec acuité de ces mêmes pratiques de brûlots envoyés discrètement à la presse en 2014 par le candidat de la droite. http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/01/28/l-affaire-fillon-trouve-t-elle-ses-racines-dans-le-scandale-bygmalion_1544567

C’est fort probable. La position de Dati est particulièrement intéressante. Fillon a laissé fuiter certaines de ses notes de frais, il la déteste cordialement, lui a déjà pointé dans les pattes NKM qui aurait dû lui succéder dans cette circonscription « sûre » (le conditionnel devient maintenant de rigueur). Or Dati avait déjà par le passé dézingué Fillon par twitter interposé, menaces à peine voilées de confidences sur ses attachés parlementaires, « que François Fillon soit transparent sur ses frais et ses collaborateurs », ça balance pas mal à Paris. Il ne s’est malheureusement trouvé personne à Libé, ni ailleurs, pour aller interroger entre quatre-z-yeux la ravissante Dati, discuter agréablement autour d’un petit café (offert !), écouter ses doléances, la laisser épancher son cœur, prêter l’oreille à ses chuchotements, ses petits cris, ses indignations… Bref, personne à Libé et ailleurs n’a fait son boulot. Il ne s’agissait pourtant pas d’un déplacement lointain et périlleux dans une zone de combats.

Lorsque Libé a failli mettre la clé sous le paillasson, ce ne furent que pleurs, gémissements, soupirs, invocations de Jaurès, Sartre. Des journalistes qui n’enquêtent pas en profondeur nous demandent d’acheter une feuille qui ne nous a pas appris ce que nous aurions pu savoir, ce qu’ils auraient dû découvrir. Les éditoriaux parfois surréalistes de Laurent Joffrin, ça fait partie du contrat implicite. On lit un journal proche du PS, on se doute  évidemment que le bimbachi s’y tortillera de mille manières pour nous faire croire que le PS est socialiste. Joffrin s’est fait contorsionniste. Ça lui va bien. C'est ridicule, mais on s'en amuse, on le lit quand même. Au Figaro, ce n’est guère différent, les malheureux journalistes y doivent défendre Fillon.

À ce mal, qui me paraît relever d’une certaine forme de renoncement, s’ajoute un recours à la facilité éditoriale. De véritables publireportages remplacent, l’air de rien, les articles fouillés. Le cas de la rubrique « cul » est éclairant. Comme on pouvait s’y attendre de la part d’une publication qui n’entretient plus qu’une très lointaine connivence avec sa culture initiale, ses gènes et son passé, le traitement du cul est abandonné à de jeunes femmes, plus ou moins excitantes, censées mieux connaître le sujet, et en parler plus librement, que les mecs, qui, j’imagine, sont perçus plutôt comme lecteurs, il faut les émoustiller, les attirer, les caresser, les retenir. Georges Bataille, à Libé, connais plus !

Clémentine Gallot, ou Marcela Jacub, constituent des archétypes de ce lent dévoiement. La première, délurée, tout ce qu’il faut, nous initie à une nouvelle forme d’érotisme. Automobiliste réjouis-toi, tu vas pouvoir jouir de textes dessalés, lus par des voix sensuelles, n'est-ce pas ce dont tu as besoin dans ta vie de tracas ? Et elle y va, hâbleuse de foire, hâblarde, elle nous glisse à l’oreille le nom de ce concept novateur, « Le Verrou », appellation sans doute tirée de la peinture éponyme de Fragonard, une scène galante.

Elle nous explique, en fait elle retranscrit le dossier de presse, que l’heureux et salace jouisseur pourra se délecter d'un texte issu d’une confession  vécue, celle de Florence Dugas, une étudiante qui a rencontré maître, fouets, amante et cravaches, et qui nous narre les émois si particuliers qu'elle en a tirés. Il aurait suffi que Clémentine Gallot effectue de vagues recherches, par exemple sur internet, elle aurait découvert que Florence Dugas n’est que le pseudo de Jean-Paul Brighelli, le polémiste réactionnaire, spécialisé dans la promotion d’une école passéiste, élitiste et anti-républicaine, un fin connaisseur de Sade, et accessoirement nègre de Borloo. http://next.liberation.fr/culture-next/2017/01/04/le-verrou-ecoutes-erotiques_1538796

Avec Clémentine Gallot, Libé assure la promo d’un épigone de Zemmour. Sans le savoir...

 

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