Mouvement social et projet politique

Dans lequel il s'agit de questionner l'articulation entre mouvement social et projet politique.

La coïncidence entre une élection calamiteuse et un mouvement des gilets jaunes en recherche d'un second souffle incite à la réflexion. Sur le plan des résultats, ce dernier est un échec, tant concernant les revendications que la perspective d'un débouché politique. Mais cela ne doit pas nous conduire à la résignation, car une brèche a été ouverte. Le problème dorénavant est de savoir comment prolonger ce possible et comment éviter la logique du ressentiment ou du désespoir.

Disons le tout net : ce qui a fait pendant un temps la puissance du mouvement (le refus de toute forme de représentation) fait maintenant sa faiblesse. Car il y a un problème que l'on ne peut pas éviter éternellement: soit on pense que non seulement un mouvement social peut renverser le pouvoir, mais également qu'il est capable par lui-même d'énoncer des solutions politiques, soit on pense que la question politique possède une relative autonomie, et qu'elle doit donc aussi être pensée pour elle-même. Or, cela n'a pas été posé clairement. D'un côté, l'assemblée de St Nazaire optait pour le refus de se mêler de la question électorale, mais d'un autre côté, les revendications politiques (en particulier le RIC) se contentaient d'une logique réformiste où il s'agissait au fond de démocratiser la 5e République. Il y a là une contradiction qui, à ma connaissance, n'a pas été suffisamment soulignée et qui nous mène à une impasse.

Cette contradiction conduit certains militants à de bien curieux discours, où se mêlent désir révolutionnaire radical et revendications keynésiennes ou social-démocrates. Il me semble qu'il faut sortir de ces errements et de ces confusions en s'appuyant sur quelques principes:

1) Un mouvement social ne crée pas naturellement par lui-même une alternative politique.

2) Une alternative politique ne peut se construire sans un mouvement social qui la porte.

3) Un mouvement social doit conserver son autonomie; autrement dit, il n'est pas l'instrument d'une avant-garde politique. Sur ce plan, on remarquera que le mouvement social est souvent plus radical que sa traduction politique.

4) Le mouvement social et le projet politique doivent être parallèles, tout en s'exprimant l'un l'autre. C'est sans doute le point le plus délicat, qui pose notamment des problèmes pratiques fondamentaux (par exemple, concernant le cumul des fonctions militantes et les moyens de s'en prémunir). 

5) Appeler à voter pour un programme politique ne dissout pas l'autonomie du mouvement social. Ainsi, contrairement à ce que l'on dit souvent, les élections ne constituent au mieux que le début d'un processus.

On le voit, il s'agit non seulement de rompre avec certaines naïvetés libertaires ou les logiques politiques avant-gardistes, mais également et plus fondamentalement avec cette idée d'une fusion possible entre le mouvement social et le projet politique. Bien sûr, il ne s'agit là que de quelques principes qui sont loin de constituer des réponses définitives et détaillées. Mais il faut bien parvenir à s'orienter un peu dans cette période pour le moins confuse.

Je prendrais toutefois un exemple pour illustrer cela. L'idée de représentation politique est souvent coincée entre une logique de la transcendance (le représentant voit l'intérêt général, alors que le peuple ne le voit pas) et une logique de l'immanence (le représentant n'est qu'un délégué sans autonomie). Or justement, cette opposition me semble bien trop sommaire car en réalité le représentant peut tout à fait être relativement autonome (son mandat par exemple doit être ouvert), et en même temps constituer une expression de la volonté des représentés. Ainsi, il me semble impossible qu'un représenté puisse anticiper toutes les questions auxquelles devra répondre son représentant par exemple dans une assemblée, mais d'un autre côté, le représenté doit pouvoir contrôler son représentant (d'où la question centrale des conditions de révocation d'un mandat).

Evidemment, il y a là de quoi se faire des ennemis sur tous les fronts constitués, mais peut-être aussi d'ouvrir quelques pistes pour celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans des traditions politiques constituées. Bien sûr, c'est surtout à eux que je m'adresse.

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