Pour que rien ne soit plus comme avant!

Pour que rien ne soit plus comme avant !

 

 

            Nous pourrions être tentés de désirer retrouver la vie d’avant et cela est bien compréhensible : effacer la parenthèse angoissante et retrouver nos habitudes. Mais nous sentons confusément que cette voie est une impasse et qu’elle risque de nous conduire vers de nouvelles catastrophes, peut-être bien plus graves. Freud remarquait que le désir de répétition exprime souvent ce qu’il appelle la pulsion de mort, c’est-à-dire tout le contraire de la capacité créatrice de notre élan vital. La pulsion de mort est à la fois rassurante et destructrice, ce qui la rend particulièrement dangereuse.

            Pourtant, toute une série d’indices semble indiquer que nombreux sont les individus qui ne veulent pas voir dans cette crise une simple parenthèse malencontreuse. Et peut-être faut-il avoir à l’esprit que dans cette période, ce ne sont pas simplement les grandes valeurs ou les idéologies qui sont concernées. Notre vie intime et intérieure est bousculée et c’est au moins aussi important que les grands débats idéologiques. Nous vivons une sorte de suspension du temps, comme si le cours de l’histoire s’était momentanément arrêté, et malgré cela, nous sommes travaillés par des métamorphoses intérieures.

            Peut-être Deleuze aurait-il considéré que ce confinement est synonyme de ce qu’il appelle un devenir, c’est-à-dire un changement souterrain qui ne se mesure pas à l’aune de grands événements historiques. Le devenir ne s’exprime pas par un grand programme politique révolutionnaire, mais se vit comme une sorte de dérive salutaire vers quelque chose dont on ignore le terme. Pour le dire autrement, le devenir, c’est une sorte d’entre-deux, sans que l’avenir se dessine clairement. On peut même dire que si l’on pense trop à l’avenir, le devenir se referme, car il est étouffé dans ce cas par la grande histoire et la volonté de construire l’avenir.

            Tout cela peut sembler bien abstrait mais en réalité se traduit par des choses très concrètes et quotidiennes. Pour une partie d’entre nous, le travail ne rythme plus réellement la journée, et pourtant nous sommes très loin d’être dans le loisir, ce qui constitue une rupture considérable qu’il est nécessaire de souligner. En effet, que faire qui ne relèverait ni du travail, ni du loisir ? La réponse peut être assez simple dans la mesure où en un sens, la vie quotidienne dans son ensemble devient en quelque sorte politique, mais dans un sens particulier. Non seulement le cadre de notre vie dépend directement de décisions politiques (c’est le plus apparent), mais au-delà de cet aspect, nous sommes amenés à nous interroger sur le sens de nos activités quotidiennes. Que consommer ? Pourquoi consommer ? Quels sont les liens qui comptent ? Comment soutenir les soignants ? Les enfants doivent-ils continuer à apprendre ? Quels sont les risques que je m’autorise à prendre ? Bref, toute une série de questions que d’ordinaire nous laissons de côté.

            On retrouve là un thème ancien : la critique de l’affairement moderne. Bien sûr, on peut faire semblant et remplir nos journées en mimant la vie ordinaire mais nous sentons bien que cela n’a guère de sens. D’autre part, l’impératif de sauvetage de l’économie, même s’il peut nous parler, ne suffit pas à gommer le sentiment que cette crise va bien au-delà de cette seule et unique dimension. Il faut bien avouer d’ailleurs que le Medef, avec sa volonté de compensation par du travail supplémentaire, a contribué sans le vouloir à éclaircir les lignes.

            Nous sommes en suspens, pourrait-on dire, et nous ne voulons pas simplement retomber. Il est d’ailleurs remarquable que malgré les drames que nous vivons en ce moment, la situation ne paraisse pas uniquement négative, ce qui n’est pas rien. L’initiative an 01 de Ruffin en constitue sans doute une belle illustration tant son désir de renouveau est patent.

            Bien sûr, nous ne sommes pas non plus insensibles à un certain cynisme, qui nous rappelle à juste titre que la parenthèse peut très bien se refermer au plus mauvais sens du terme, et que le peuple a parfois la mémoire courte. Mais ce n’est pas certain pour plusieurs raisons.

            Tout d’abord, la fin du confinement ne sera pas synonyme d’un retour à la vie ordinaire, non seulement parce qu’il sera nécessairement très progressif, mais aussi parce que la crise sanitaire entrainera (si ce n’est déjà le cas) d’autres crises ou bouleversements durables. Autrement, il n’est guère probable que, passé le moment du déconfinement, il ne reste aucune trace durable de ce que nous sommes en train de vivre.

            Ensuite, il ne faut pas mesurer la suite à l’aune de ce qui va se passer immédiatement. En effet, il faut compter sur le travail souterrain des affects et sur les effets différés qu’un véritable devenir peut produire. N’oublions pas que le confinement est global et que de ce point de vue, il constitue un événement majeur.

            Enfin, il ne suffit pas d’attendre l’après patiemment, mais il faut le construire dès à présent en insistant sur le fait que les alternatives s’éclaircissent. Nous sommes nombreux à penser que cette crise n’est pas un simple accident de parcours malencontreux et que l’heure d’authentiques choix politiques est venu, notamment sur le plan écologique. Bref, loin de constituer un moment consensuel (tous unis contre le virus), l’heure est au dissensus maximal et les différences politiques se font plus incisives. De ce point de vue, malgré l’autoritarisme du gouvernement, nous vivons un moment démocratique important, tellement la nécessité de clarifier les différentes orientations politiques s’impose avec force.

            Bref, le pire est loin d’être certain, malgré la volonté de nos dirigeants de refermer au plus vite le couvercle.

            Nous vivons donc une expérience paradoxale, dans laquelle l’enfermement peut produire une conscience plus aigüe de ce qui se trame au-dehors. L’heure n’est donc pas du tout au repli sur sa petite vie privée, ce dont témoigne, au-delà de leur caractère inoffensif, les applaudissements de 20 heures. La séparation entre le dedans et le dehors s’efface, et c’est en cela que la conscience politique s’aiguise.

            Nous avons donc intérêt à saisir ce drame opportun (ce qui n’enlève rien à la grande douleur), et non à le subir comme une fatalité. En un sens, il constitue une sorte de kairos, moment adéquat pour inventer des possibles sans oublier notre passé proche. En effet, le mouvement des gilets jaunes est encore proche et même s’il nous paraît loin de notre actualité, les traces qu’il a laissées sont encore visibles.

            On a parfois un peu vite pensé que Macron ne se remettrait pas de cette crise politique, et pourtant il est toujours là. Mais rien n’empêche de considérer qu’il est temps maintenant d’exiger que ce gouvernement discrédité s’en aille et qu’un renouveau politique passera nécessairement aussi par un mouvement social puissant.

            Ainsi, au-delà du caractère dramatique de la situation présente, il n’est pas impossible que l’avenir s’éclaircisse.

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