Reprendre n'est pas répéter.

 

 

            Ce titre ressemble au premier abord à une querelle de traducteurs du livre de Kierkegaard nommé tantôt « La répétition », tantôt « La reprise ». Mais cette hésitation de traducteurs rencontre un écho inattendu dans la situation historique que nous vivons. Entre ceux qui veulent que tout revienne comme avant et ceux qui veulent remettre tout à plat, le fossé est abyssal. Kierkegaard n’avait guère à l’esprit une interprétation politique de ce concept difficile, et pourtant il pourrait bien éclairer notre présent.

            Tout d’abord, on peut remarquer une chose simple, c’est que le désir de répétition est puissant, pour une bonne et simple raison, c’est que la répétition est rassurante dans la mesure où elle suppose que ce qui se produit n’est qu’une tragique parenthèse que nous pourrons vite oublier. Il est en ce sens bien plus difficile de considérer que nous vivons un bouleversement historique dont les conséquences sont incalculables.

            Pourtant, cette opposition est plus complexe qu’elle n’y paraît, et ceci pour deux raisons. Tout d’abord, le monde d’avant n’est en réalité guère enviable, que l’on adopte un point de vue social ou un point de vue écologique. Il faudrait donc en réalité de puissants intérêts à sauver pour désirer vivre exactement comme avant, ce qui n’est pas du tout le cas pour une grande majorité. Sous cet angle, nous ne pouvons que souhaiter que cette crise soit l’occasion d’ouvrir de nouvelles possibilités politiques.

            En outre, à l’opposé, l’idée d’une rupture radicale peut également être désirable et ne peut du coup être réduite à une perspective angoissante. En d’autres termes, la nouveauté peut être attrayante. Nous sommes donc, à travers cette opposition, pris dans un désir ambivalent auquel correspondent deux sentiments très différents : le désir d’être rassuré d’une part, et l’enthousiasme pour la nouveauté d’autre part.

            Evidemment, nous sentons bien que cette opposition a quelque chose de sommaire et qu’en un sens, ces deux sentiments peuvent parfaitement cohabiter. Mais il serait profondément erroné de croire que cette tension ambivalente pourrait facilement se résoudre en affirmant qu’il y aura à la fois continuité et différence. Dire cela, c’est se contenter d’une généralité qui marche à tous les coups, et donc ne rien penser de déterminé.

            En réalité, nous savons bien que la répétition à l’identique est une illusion (c’est d’ailleurs le propos de la première partie du livre de Kierkegaard), tout comme nous pouvons dire que la rupture n’est jamais totale (on ne repart jamais de rien). Il faut donc affiner cette tension et considérer que la véritable fracture se situe en partie ailleurs. En effet, le vrai problème, c’est plutôt de savoir si la reprise se fait dans une continuité ou passe par un saut. Ou bien, pour le dire autrement, la reprise constitue-t-elle une simple variation (sur le modèle de la variation musicale) ?

            On connaît la réponse de Kierkegaard : la véritable reprise pour le jeune personnage principal du livre, c’est le saut dans la sphère religieuse. Comme on peut facilement le deviner, la véritable question n’est pas de savoir si on écarte le passé ou pas, mais de savoir si le passé revient dans une continuité ou non. C’est d’ailleurs tout ce qui fait la complexité de ce concept chez Kierkegaard, puisque nous avons bien du mal à concevoir une reprise sans continuité. Toutefois, cela peut s’éclaircir si on pense à des situations concrètes auxquelles correspond le joli verbe « revivre ». En effet, revivre, cela peut être tout à fait autre chose qu’une répétition et être au contraire synonyme d’une nouveauté radicale (après une maladie par exemple), mais, et c’est important, nouveauté qui suppose le passé, au lieu de le supprimer.

            Eu égard à notre situation présente, nous pouvons effectivement dire que nous allons revivre, au sens où nous allons faire attention à ce qui d’ordinaire (dans le passé) n’attirait pas notre attention. Bien sûr cela n’est pas sans danger et risque même de provoquer des illusions, tant notre capacité d’oubli est puissante. Mais l’on peut quand même raisonnablement espérer qu’après un tel choc, le sens du possible ne disparaisse pas aussitôt.

            Par exemple, nous prenons conscience de quelque chose qui semblait avoir disparu depuis longtemps de nos consciences, l’action économique de l’Etat. Il ne s’agit pas ici d’être dupe des grandes déclarations de Macron, mais de voir que l’inconcevable il y a quelques mois devient objet de débat et que même les plus farouches opposants à la planification économique sont obligés de prendre en compte ce point de vue.

            Il faut donc profiter de ce moment pour faire des propositions radicales qui permettent de marquer un territoire, car il est fort probable que sinon cette fenêtre se refermera bien trop rapidement. Cette conscience existe, mais il faut bien avouer que pour l’instant elle se limite trop souvent à un appel un peu incantatoire à un changement radical. Il nous faut donc lui donner une certaine consistance et une certaine précision, que ce soit sur le plan économique, écologique ou institutionnel.

            La date du 11 mai, pour prendre un exemple parmi d’autres, repose visiblement pour l’essentiel sur la volonté d’un seul homme et pousse jusqu’à la caricature notre système présidentialiste dans ses derniers retranchements. Depuis cette annonce, nous constatons tous les jours avec effarement que rien n’est prêt (notamment dans les écoles) pour faire face à une telle reprise, et nous subissons des déclarations politiques dont l’absurdité est à peine mesurable. Bref, nous devrions nous appuyer sur cette décision potentiellement tragique pour exiger le plus rapidement possible la fin de la 5e République avec un seul mot d’ordre : « nous ne pouvons plus être traités ainsi ! »

            Autrement dit, contrairement à une vulgate un peu idiote, ce n’est surtout pas le moment de faire consensus et il s’agit au contraire de montrer qu’une authentique vie démocratique se mesure à sa capacité de ne rien céder en temps de crise. La démocratie n’est pas un système fait pour les « temps normaux », qu’il faudrait détruire lorsque la situation devient plus tragique. Il n’est peut-être pas inutile ici de se référer à Spinoza (TTP chap20), lorsqu’il défend l’idée selon laquelle le bon citoyen se doit de critiquer et discuter tout ce qui lui semble nécessaire, tout en obéissant. L’on peut en effet se demander si la stratégie du confinement était le meilleur choix possible, tout en respectant le confinement.

            Bref, il s’agit ici de défendre un certain sens de la stratégie : nous sommes en train de gagner du terrain, du moins sur le plan idéologique. L’impensable, sous une gouvernance néo-libérale, devient pensable et il faut prendre appui là-dessus. Il ne s’agit pas, bien sûr, de crier victoire et de considérer que ce changement est à lui seul suffisant, mais de considérer qu’il en constitue une condition suffisante.

            C’est également le moment de revenir aux revendications des gilets jaunes, dont l’actualité risque, avec la crise économique et sociale qui s’annonce, de nous apparaître rapidement. Même si nous avons un peu effacé pour le moment cet épisode important (étant donné l’énormité de la crise pandémique), il ne faut pas oublier que le mouvement des GJ a constitué un véritable événement politique et que nous ne sommes pas encore en mesure d’évaluer les conséquences de cette onde de choc. En un sens, l’histoire s’accélère et nous avons du mal à affronter la pluralité des temporalités et la hiérarchie des importances. Nous vivons à la fois une période riche et tragique.

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