Démocratie et autogestion.

Dans lequel il s'agira de pointer quelques paradoxes autogestionnaires.

Autogestion ou démocratie représentative ?

 

 

            On commencera par lever un malentendu : il ne s’agit pas de présupposer que l’autogestion ne serait pas démocratique. D’un certain point de vue, elle constitue même l’aboutissement de la démocratie : se passer de la délégation du pouvoir, non seulement sur le plan politique, mais également par exemple dans le monde du travail. Au fond, l’autogestion désigne l’autonomie collective : un peuple par exemple se donne à lui-même ses propres règles, sans se soumettre à une autorité extérieure.

            Mais les défenseurs de la nécessité de la représentation insisteront sur la distinction entre l’idée de domination et celle de représentation. Car, en effet, représenter d’autres individus, c’est simplement être présent à leur place, quand ils ne peuvent pas eux-mêmes être présents. L’argument classique du nombre revient souvent : l’autogestion serait impraticable à l’échelle d’une nation composée de millions d’individus, il faudrait par conséquent accepter par exemple que des représentants mandatés parlent pour d’autres dans une assemblée générale nationale.

            Mais, sous cet angle, l’idée de représentation est en fait bien pauvre, puisqu’il ne s’agit que de dire ou de faire pour d’autres, tout en respectant scrupuleusement leurs volontés. Ainsi, les représentants doivent être contrôlés, c’est-à-dire non seulement rendre compte publiquement de leur mandat, mais également doivent accepter d’être révocables si les mandats ne sont pas respectés.

            De ce point de vue, la représentation n’induit pas nécessairement une perte démocratique, mais il faut quand même remarquer que dire à la place, ou faire à la place, ce n’est pas sans conséquence. Car, même si le représentant joue bien son rôle et ne sort pas du cadre, il évite quand même à d’autres d’agir ou de parler par eux-mêmes. Autrement dit, il y a délégation de pouvoir, si on entend par là que le représentant peut en un sens se passer de ceux ou celles qu’il représente.

            Le problème par exemple de la parole est ici central. Car si je parle à la place de l’autre, j’exige de lui une sorte de confiance et donc en un sens je le domine, surtout s’il est dans l’incapacité de parler par lui-même.

            Mais la question ne se limite pas à celle du mandat et du délégué. Car souvent, les défenseurs de la démocratie représentative invoquent l’idée selon laquelle l’intérêt général dépasse les consciences individuelles et échappe du coup par nature à la pratique autogestionnaire. Le représentant acquiert dans cette perspective une fonction transcendante : il met en forme ce qui échappe aux intérêts particuliers, de telle sorte que le sens de l’intérêt général n’appartient d’une certaine manière à personne en particulier. Il y aurait de ce point de vue dans la représentation politique une espèce de magie, par laquelle les représentants du peuple voient l’intérêt du peuple, qui n’existe en tant qu’unité cohérente que grâce à cette représentation.

            Evidemment, on objectera aisément à une telle conception son caractère illusoire, car on ne voit pas très bien pourquoi le représentant n’aurait pas d’intérêt particulier à défendre, ne serait-ce que sa fonction dominante. Mais, en un sens, le représentant devient alors dans cette perspective, non pas le délégué des autres, mais le représentant d’une idée transcendante : le peuple, l’intérêt général etc. Bref, il incarne plus qu’il ne représente.

            Cet idéalisme est évidemment fort contestable, puisqu’il suppose qu’il existe quelque chose comme un intérêt général, dont la caractéristique centrale consiste à être au-delà des intérêts des individus et des différents groupes sociaux.

            Toutefois, on ne peut nier que les intérêts particuliers ne convergent pas spontanément. De ce point de vue, l’intérêt général est à construire, au sens où il faut par la pratique montrer que les intérêts ne s’opposent pas. Autrement dit, c’est la situation de chacune et chacun qui peut éventuellement permettre de partager cette situation avec d’autres. Si le salarié en un sens n’a pas le même intérêt que son patron, il peut par contre dans une entreprise autogérée d’identifier aux intérêts des autres travailleurs. Bref, pour que les conflits entre des intérêts particuliers disparaissent, la condition de réalisation d’un tel objectif réside dans la structure sociale.

            D’une certaine manière, on retrouve ici ce que dit Marx lorsqu’il définit le communisme par le dépassement de la division du travail et de la lutte des classes. Mais, c’est à ce stade que des problèmes assez redoutables surgissent.  En effet, on peut se demander dans quelle mesure l’idéal autogestionnaire ne suppose pas en fin de compte une forme de consensus assez éloigné de l’idée même de démocratie, qui justement postule que les choix politiques des uns et des autres ne se dépassent pas dans une forme de vérité politique. La question démocratique n’est pas en effet celle d’un accord général, mais au contraire consiste à se demander comment les conflits politiques indépassables peuvent s’exprimer dans un cadre qui à la fois les contient et les garantit. C’est le mérite du travail de Chantal Mouffe que de pointer cette collusion étonnante entre la pensée autogestionnaire et la pensée libérale dominante selon laquelle rien d’autre n’est possible.

            D’autre part, la question de la division du travail constitue également un problème épineux. D’un côté, on voit très bien comment la division des tâches produit inéluctablement une hiérarchie sociale, mais d’un autre côté, le désir autogestionnaire du partage intégral de toutes les tâches produit paradoxalement une forme d’aristocratisme libertaire, selon lequel certains individus rares sont en capacité de tout mener de front, et, par une sorte d’épuisement sélectif, finissent par conduire la majorité à désirer déléguer un certain nombre de tâches, pour se consacrer à ce que chacun sait réellement bien faire. De ce point de vue, il existe bien une sorte de mythe de l’assemblée générale permanente et démocratique, dont s’autoexcluent celles et ceux qui doivent s’occuper des enfants, des tâches domestiques, ou encore qui travaillent avec des horaires décalés, voire celles et ceux qui aiment prendre du temps à ne rien faire.

            On évitera par conséquent de croire que l’autogestion constitue l’aboutissement nécessaire et naturel du progrès démocratique, en faisant de la représentation politique par exemple une sorte de reliquat nostalgique de l’autorité d’antan.

            Il nous semble donc que le défi démocratique doit affronter au contraire la question du mode de représentation nécessaire à la vie démocratique elle-même. Le représentant doit être non seulement révocable, au moins sous certaines conditions, mais doit surtout éviter de tomber dans l’illusion de la transcendance (incarnation d’une idée universelle du peuple ou de l’Etat par exemple), en ayant clairement conscience qu’il ne pourra jamais représenter autre chose que du particulier, ce que les électeurs notamment savent très bien et ne cesseront obstinément de lui rappeler.

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