Lumières arabo-musulmanes et démission des philosophes

Le devoir absolu aujourd'hui n'est pas certainement de dénoncer le manquement des philosophies face au fascisme prétendu de l'Islam (Yvon Quiniou). Il est plutôt de réveiller un Islam des Lumières, qui constitue une source vive des Lumières européennes ultérieures.

« Démission misérable des intellectuels face à l’Islam » lit-on dernièrement sur un blog de Mediapart (Yvon Quiniou, avouant se reconnaître dans « l’hypothèse communiste de Badiou »), « imposture des clercs » scande l’imposteur Godefridi (ce chantre organique de l’ultralibéralisme, qui ne connaît pas un mot d’arabe, mais qui n’hésite pas à condamner en une phrase tout le travail d’un Gilles Kepel). Saisissante coalition du communisme et de l’ultra- libéralisme, réunie dans une même guerre de civilisation, si vite emportée par une dérive policière d’une Europe sortie de ces gonds, pénétrant dans la nuit de ses propres lumières...

Le naufrage des intellectuels, dans le dispositif totalitaire et planétaire du siècle nouveau, intégrant l’islam mondialisé comme ses ennemis déclarés, n’est pas là où l’on croît. Il n’existe pas d’impératif catégorique exigeant la haine d’une culture millénaire. Le devoir absolu est à l’inverse de cultiver sa propre raison.  Il est aussi de ne point contribuer à la propagation d’obscurantismes d’un genre nouveau. Le sujet abordé par Yvon Quiniou, se découvrant un beau matin, comme bien d’autres avant lui, exégète coranique, est bien trop vaste pour faire l’objet d’un simple blog.

Bornons donc à énoncer, en un mot, qu’un philosophe n’a pas le droit d’ignorer l’histoire de la philosophie, ni conséquemment, l’histoire du communisme comme héritage platonicien.

1/ Un peu d’histoire de la philosophie d’abord.

La falsafa, dont l’étude demeure aujourd’hui plus que jamais marginale voire exotique, pendant trois siècles (du 9ème au 12ème siècle), fut le lieu d’une élaboration nouvelle de la métaphysique. Notre héritage n’est pas seulement grec et romain, il est aussi arabe, abbasside et andalou. Bagdad, et pas seulement Athènes, Rome ou Paris,  est donc une capitale européenne, si l’on définit l’Europe à la manière de Husserl, comme la figure spirituelle de la raison, la déclosion de l’universel, la visée infinie de la science et l’avènement conséquent d’une rationalité politique. Le monde arabo-musulman a permis la propagation de ses propres Lumières. La rationalité de la falsafa entretient donc un rapport propre avec la révélation islamique, qui n’est pas celui d’une autonomisation par rapport à l’autorité religieuse : son indépendance doit être pensée autrement.

Le philosophe autodidacte, de l’andalou Ibn Tufayl (12ème siècle), témoigne ainsi de l’accord fondamental qui existe entre la vérité atteinte par la philosophie et le sens véritable du Coran.  Cette œuvre a nourri les Lumières modernes. Il est plus que probable que Spinoza en ait eu connaissance (l’influence des falâsifa sur Spinoza, via Maïmonide, se fait d’ailleurs tellement sentir dans sa méthode d’exégèse biblique et dans son ontologie de la nécessité…). Leibniz peut écrire que « les Arabes ont eu des philosophes dont les sentiments sur la Divinité ont été aussi élevés que pourraient estre ceux des plus sublimes philosophes chrétiens. Cela peut se connoître par l’excellent livre du Philosophe autodidacte que M. Pockock a publié de l’arabe ». Les falâsifa savent bien que la religion peut être obscurantiste et violente. Le littéralisme religieux, auxquels succombent aujourd’hui invariablement les promoteurs de l’islamisme mondialisé tout comme ses contempteurs déclarés, est source de violence. L’asservissement aux apparences sensibles, comme l’attachement à la matérialité du livre saint, sont pour Ibn Tufayl la cause de l’obscurantisme religieux:« Ce ne sont là que ténèbres sur ténèbres au-dessus d’une mer profonde » écrit-il ainsi.

 2/ Un peu d’histoire du communisme ensuite.

Ce qui pose problème au  faylasûf, ce n’est le « fascisme (sic!) » prétendu du Coran. Au 12ème siècle, après le califat parfait pensé à nouveau frais par Fârâbî au 10ème siècle à partir de la polis de Platon, c’est de comprendre pourquoi l’Islam ne débouche pas naturellement sur le…communisme ! Un musulman éclairé ne saurait se contenter de remédier imparfaitement à la misère, en suivant le devoir coranique de l’aumône. Il devrait supprimer celle-ci en supprimant la propriété privée. L’examen rationnel du Coran, dans un premier temps, laisse le philosophe perplexe. Avec Platon et ses déboires de Syracuse, il comprendra ultérieurement que les cités musulmanes, comme toutes les autres, demeureront nécessairement imparfaites. Toujours traversées par la violence et l’obscurantisme des hommes imparfaits, happés par les apparences sensibles. Toujours séparées de la politique du vrai, celle qui noue la philosophie véritable au sens véritable de la révélation coranique.

3/ Un peu d’histoire de la poésie arabe enfin, reflétant les deux points précédents.

Le monde arabo-musulman se caractérise par une richesse poétique peut-être inégalée. Là encore, le sujet est beaucoup trop large. Contentons d’évoquer le grand poète de l’Islam Al-Ma’rrî (11ème siècle). Végétalien, il se refuse au droit de propriété sur le moindre être vivant (Massignon verra en lui une résurgence de la religion qarmate, mouvement révolutionnaire égalitaire de l’Islam). Exerçant une liberté de jugement absolue, ce poète flirte avec l’hérésie : « Mosquée ou bordels, même combat, Des gens comme vous, je n’en veux pas ! ». Il énonce pourtant un pari de la foi, cinq siècles avant Pascal (voir Lesimpératifs, poèmes de l’ascèse et l’analyse de Mégarbané -Acte Sud Sinbad). La société arabo-musulmane a pu tolérer « l’explosion d’une telle révolté poétique », comme l’écrit Adonis à son sujet, en 1993 dans la Prière et l’épée (p206). Adonis déclarait alors « Le Coran, dès son état oral, avait été perçu par les Arabes comme un choc langagier. Ils étaient subjugués par la beauté de sa langue et par la nouveauté de son esthétique. Ce langage a été la clé ouvrant les portes qui devraient amener l’adhésion à une religion nouvelle : l’Islam. C’est pourquoi il est impossible de tracer une ligne de démarcation entre l’Islam et la langue arabe ». A l’évidence, le rapport du poète Adonis à l’Islam, si conscient des formes de conservatisme inhérentes aux sociétés musulmanes, est aussi complexe et riche que son rapport à la langue arabe…

Eric Marion

PS : Sur tout cela et sur les Lumières arabes, dans la philosophie et la poésie, je me permets de renvoyer à mon livre, à paraître dans quelques semaines : « Lumières arabes et Lumières modernes », Kimé, 348p)

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