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Billet de blog 19 mai 2022

Réponse à Antoine Idier

Antoine Idier a posté sur le blog qu’il tient sur Mediapart un texte d’une extraordinaire violence et totalement diffamatoire où je suis accusé de transphobie, d’homophobie, de racisme, ou encore d’appartenir à la pensée d’extrême-droite. C’est donc sous la forme d’une lettre ouverte adressée à lui, que j’ai décidé de répliquer à ses propos.

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[Antoine Idier a posté sur le blog qu’il tient sur Mediapart un texte d’une extraordinaire violence et totalement diffamatoire où je suis accusé de transphobie, d’homophobie, de racisme, ou encore d’appartenir à la pensée d’extrême-droite. Le propos est tellement délirant qu’on préfèrerait ne pas répondre. Mais dans le climat actuel de haine et de violence – qui va jusqu’au meurtre – à l’égard de gays, des lesbiennes, des trans, des populations migrantes, des juifs… - être associé à de telles horreurs est réellement insupportable. Je n’ai ni le temps, ni l’argent, ni l’appétence pour un recours devant les tribunaux, et le blog d’Antoine Idier, petit provocateur prudent,  est fermé aux commentaires. C’est donc sous la forme d’une lettre ouverte adressée à lui, que j’ai décidé de répliquer à ses propos.]

Vous vous étonnez que mon livre – Le Sexe des Modernes – ait été l’objet d’éloges dans Le Monde, Libération, Mediapart... « parmi d’autres » ajoutez-vous. Tel est l’argument préliminaire qui ouvre votre texte et est sans doute le ressort de votre excitation polémique à mon égard. Mais c’est tout simplement que les critiques, qui ont chroniqué mon essai, ne se sont pas contentés, comme vous avouez maladroitement l’avoir fait, de le parcourir : « Je viens de parcourir Le Sexe des Modernes… »  Eux l’ont lu. Ils ont donc eu accès à toutes ces pages qui vous manquent pour le comprendre, et ils ont par-là évité de m’imputer les âneries monstrueuses ou enfantines que vous vous êtes plu à inventer à mon propos,  à commencer par le fait de m’associer à un monde qui m’est totalement étranger, celui qui, de Valeurs actuelles au Figaro Magazine, passe son temps à dénoncer le wokisme, l’islamo-gauchisme, celui de la « Manif pour tous » dont, sans rire, vous écrivez que mon livre serait « la version sophistiquée ». Absent du fameux colloque de Blanquer tout comme de la Manif pour tous, j’ai beaucoup de mal à comprendre par quelles associations d’idées vous aspirez à me confondre avec cet univers : discours du pur fantasme sans doute. Tout comme il est étonnant que le « réactionnaire » que  vous prétendez que je suis, fasse l’éloge de Deleuze, Derrida, Foucault, Barthes, Adorno et dénonce en effet le vocabulaire managérial qui est parfois présent dans la langue de Butler (analyse adornienne du phénomène p. 487-489).

   Vous me prêtez une américanophobie qui me stupéfie et me dégoûte. Sans lire le livre, la présence du magnifique Self portrait in drag d’Andy Warhol en couverture aurait pu vous convaincre du contraire, et vous aurait évité en outre cette horreur de me désigner également comme « homophobe », moi l’éditeur du Journal de Gide dans la Pléiade, moi l’ami très cher de Roland Barthes (lisez mon Roland Barthes, le métier d’écrire, où j’évoque longuement notre relation). Toutes les pages que je consacre à Genet et à sa merveilleuse Divine seraient-elles homophobes ? C’est vraiment à pleurer…

   Le fait de proposer les citations de Judith Butler et des autres américain.e.s (Newton, Rubin, Califia, Crenshaw, hooks…) dans la langue originale, en plus du français, n’aurait qu’un seul but selon vous : dramatiser la menace américaine sur la France ! Mais quelle drôle d’idée vous avez eue là… Non, ce choix correspondait d’abord à la méthodologie universitaire du comparatisme littéraire ou philosophique, et à l’idée qu’il y a un lien profond entre une pensée et une langue (la plupart des LGBT français.e.s utilisent les termes anglo-américains et ils/elles ont raison). Ce choix était lié aussi à une nécessité puisque il y a des problèmes de traduction très importants dans tous les sens : mauvaise traduction de Butler en français, mauvaises interprétations par Butler de textes français lus en anglais : par exemple quand elle croit que le texte de Derrida Devant la loi, traduit par Before the law, signifie Avant la loi (p. 352-354 de mon livre).

       Vous m’imputez d’écrire sans citer de sources. Par exemple à propos d’un certain discours queer antiélitiste, ou antiartistique contre les œuvres produites « par des hommes blancs aisés etc. », vous écrivez que mon propos « n’est incarné par aucun auteur, aucun texte » : or la note de bas de page renvoie au livre d’Isabelle Alfonsi Pour une esthétique de l’émancipation. Construire les lignées d’un art queer. Comment osez-vous donc me reprendre alors qu’il n’y a rien à reprendre ?  Mais vous m’avez parcouru… À propos de la critique LGBT de la position « élitiste, aristocratique de l’intellectuel-écrivain européen », je cite suffisamment le précieux travail de Sam Bourcier, n’est-ce pas ?, pour ne pas répéter la référence dans le passage que vous épinglez. Mais vous ne m’avez pas lu.

    Le reste est du même niveau : vous prétendez que je défends « la pensée française » tel un pétainiste zemmourien, c’est évidemment dément. Je constate et décrit un fait culturel et historique, celui d’une rivalité, voire d’une opposition franco-américaine à laquelle d’ailleurs Butler prend part de manière active, comme je le montre à de nombreuses reprises et sans jamais la blâmer de le faire… Je ne suis nullement nostalgique des années 1960-1980 : j’en montre les limites, mais surtout je pose qu’il y a une histoire des idées et que ces idées sont mortelles. Je ne comprends pas pourquoi vous prétendez que, selon moi, la Modernité aurait par avance tout dit, alors que je montre avec précision comment et pourquoi, les Modernes ont, chacun à leur façon, raté le signifiant « genre », et comment Butler, elle, en revanche l’a construit. Vous écrivez que les singularités des intellectuels français que je présente sont effacées, alors que je marque avec minutie précisément le jeu des différences de Bourdieu, Althusser, Lacan, Derrida par exemple autour du performatif, autour du Neutre, autour du masochisme, de l’écriture… et puis, bien sûr et essentiellement, dans leurs démarches philosophiques, et cela dans d’incessants dialogues (Foucault/ Althusser, Derrida/ Lacan, Deleuze/ Foucault etc) . Et si j’ai reçu des éloges, c ‘est précisément pour avoir fait  ce travail. Je n’ai ni le temps, ni l’envie de tout reprendre tant tout ce que vous écrivez ne repose sur rien. Mais tout de même ! Vous écrivez par exemple que je prends la « défense d’une pensée française »…  C’est sans doute pour cela que j’exalte Michel Foucault comme « « le post-européen » (sur plus de 100 pages), je reprends le tropisme du travesti japonais de Barthes, ou les références juives de Derrida à Kafka… Ce qui n’empêche pas bien sûr de repérer le lien de Lacan ou de Derrida à Descartes pour ne citer qu’un exemple.

    Vous écrivez que je corrige Butler comme un maître d’école ! Mais c’est l’inverse puisque je montre (avec Butler) que ces « erreurs » sont voulues, sont conscientes, et qu’elle connaît parfaitement ce dont elle parle, et qui s’inscrit dans une stratégie parfaitement assumée de « réinscription » de la « french theory » dans un projet qui est le sien..  je consacre des pages et des pages à expliquer cela (p. 68-78). Et je montre aussi comment Butler corrige Foucault, qu’elle connaît très bien, par exemple sur le «performatif », et qu’elle construit toute une part de sa pensée sur cette faille (p. 110-117). Enfin je montre mon empathie pour elle à propos du grand film Paris is burning et du concept de « phallus lesbien » qu’elle développe à cette occasion. Cela ne m’empêche pas de la critiquer mais à l’intérieur d’un perspective historique, épistémologique et politique, d’une critique que j’assume mais qui n’a rien à voir avec les sottises que vous m’attribuez.

   Vous croyez triompher en montrant que si Butler a pris à un moment position contre le mariage gay, c’est au nom de principes différents des mouvements réactionnaires qui lui sont hostiles…  mais c’est exactement ce que je montre (p. 28) !

   À quoi bon donc vous répondre ici puisque les réponses sont dans mon livre, par exemple sur « l’abjuration » par Butler du mot « queer »… Lisez  jusqu'au bout ! Je suis minutieusement la rhétorique sinueuse de Butler chez qui le terme de « queer » demeure en effet mais vidé de ses contenus historiques, liés au dandysme,  pour pouvoir s’intégrer à une politique inclusive qui s’inscrit dans l’espace de la démocratie radicale qu’elle reprend à Ernesto Laclau (p. 134-136). À quoi bon également vous répondre qu’en effet on peut être lesbienne et féministe… C’est une telle évidence ! C’est donc, quand j’évoque les féministes étrangères à la question des gender,  qu’il s’agit des féministes straight pour reprendre le mot de Butler.  Il faut tout vous dire, y compris quand il s’agit d’un 2+2 : oui, donc, cher Idier, on peut être féministe et lesbienne, et même être lesbienne et féministe !

    Vous m’accusez de racisme parce que je critique l’hypothèse de Maboula Soumahoro selon laquelle, c’est la « race qui structure tout » (p. 487-492) …  Est-il besoin de répondre à cette ignominie ? Je conclus d’ailleurs sur  cette question par ces mots : « Butler a eu au moins le mérite d’enregistrer l’irruption violente du concept de race dans l’espace de la pensée, de nous obliger à y faire face. »

    Un dernier point : la « question trans ». Les relations personnelles que j’ai eues avec notamment des étudiant.e.s trans ont toutes été des relations chaleureuses, confiantes, et libres : il s’est agi essentiellement de personnes (FtM), inscrites sous un prénom féminin à l’université et qui désiraient être appelées par un prénom masculin. C’est pourquoi je ne vous permets pas d’ajouter aux injures précédentes tout aussi absurdes (homophobe, raciste, réactionnaire) celle de transphobie.  Je ne consacre que quelques pages à cette question en en faisant l’histoire butlerienne puisque c’est l’angle de mon livre. Butler, elle aussi, a été traitée de transphobe :  Fuck you Judith Butler ! (parole de trans que je cite p. 500). Je trouve particulièrement malhonnête la découpe des citations qui ferait croire que je définis les trans par la haine de soi, alors que mon  propos est de mettre en évidence les conflits entre certaines pratiques trans et certains groupes lesbiens, conflits avérés : Lesbian is not penis inclusive dit une lesbienne à l’adresse de trans MtF (références p. 498-499), mais aussi, puisque mon livre est un livre d’histoire, de pointer ce qu’il y a eu d’homophobie dans la naissance du phénomène transgenre que j’illustre par le cas exemplaire de Christine Jorgensen (p. 493).

   Mon livre n’est nullement un livre polémique, c’est donc un livre d’histoire : histoire des idées, des discours, des signifiants. C’est aussi un livre romanesque que je dédie au héros/héroïne (Claudie) d’un de mes romans : La Fille. Lisez-le…. Il réfute toutes ces injures que personne n’a pu prendre au sérieux tant j’y correspondais (trop) parfaitement à l’Ennemi mythique.

    Les accusations que vous portez contre moi, homophobie, racisme, transphobie, sont si graves que je vous propose un débat afin de les réfuter publiquement et ensemble... Et, avec votre consentement désarmé, dissiper tous ces horribles fantômes que vous avez agités avec malignité, médiocrité  et ignorance, autour de mon livre.

Éric Marty

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