Face aux forcenés de l’identité, faisons vivre la France plurielle

Maire de Grenoble, Éric Piolle s’insurge contre les propos de Manuels Valls appelant à faire «rendre gorge» et à «écarter du débat public» un journal indépendant pour «complicité avec les terroristes». L'ex-premier ministre, écrit-il, «foule au pied au moins deux fiertés de notre République».

En 2004 était votée la Loi sur le port de signes religieux dans les écoles, collèges et lycées. Depuis plus de dix ans le débat public et la pensée humaniste se fracturent autour de la laïcité, des identités et des imaginaires de la République. La France est-elle multiple ou unique ? Les religions doivent-elles pouvoir cohabiter ou s’effacer derrière une seule et unique identité ? La République est-elle inclusive ou exclusive ? Notre pays, qui a subi pendant plusieurs siècles des guerres civiles de religion, qui a colonisé, qui refuse encore de reconnaitre toutes ses mémoires, ne sait toujours pas débattre de ces questions sans finir par sombrer dans l’invective et dans l’injure.

Dans ce contexte, je dénonce avec la plus grande force ces politiciens, pyromanes des identités, prêts à souffler sur les braises pour tenter de reconquérir par l’outrance médiatique la parcelle de notoriété que l’intelligence collective leur refuse. Jouer avec la concorde de la France pour voler un demi-point d’opinion favorable n’est pas digne d’un homme d’Etat, ni même d’un républicain, fut-il déchu. En appelant le 15 novembre dernier, à faire « rendre gorge » et à « écarter du débat public » un journal indépendant pour « complicité avec les terroristes », Manuel Valls foule au pied au moins deux fiertés de notre République.

La première est la liberté de la presse et d’expression, sans laquelle la France ne serait plus la France. Cette liberté en est l’âme universelle, pour laquelle notre pays est reconnu, et attendu, dans le monde entier. Il n’est pas sain que le politique se vive comme l’arbitre des bonnes opinions - tant que celles-ci n’enfreignent pas la loi. Être Charlie, c’est cultiver cette liberté même lorsqu’elle dérange les sensibilités et les croyances.

La seconde fierté porte sur la réalité de notre société française. La force de la France est d’être une République créole et multiculturelle. En 2015, 14% des mariages se faisaient entre Français et étrangers, contre 6% en 1950. Peu importe que l’on soit Français depuis un millénaire ou français depuis un siècle et demi, comme les Niçois et les Savoyards: être Français c’est d’abord entretenir une relation individuelle entre soi et la nation. Une relation qui n’efface aucune des autres facettes de notre individualité. De son côté, la France voit dans chacun des citoyens un français, peu lui importe les autres facettes. La France est cette facette commune de nous-même qui n’épuise pas les autres. Nous n’avons pas à renoncer à ce que nous sommes pour n’être que des Français, comme le voudrait Manuel Valls. Nous n’avons pas non plus à choisir une seule facette de nous-même et à renoncer aux autres, comme le voulait Nicolas Sarkozy. La poly appartenance est la condition de la France. Une nation qui se transcende en construisant du commun, lentement, à partir de ses différences, de ses générations, de ses langues, de ses histoires, de ses religions, de ses territoires, de ses cultures.

Bien sûr, Manuel Valls n’est pas le seul tenant de la « France du grand même », à créer des catégories pour mieux les fracasser les unes contre les autres. Il participe d’un énième épisode de cette querelle qui n’en finit pas. Au-delà des convulsions de notre actualité, il ne m’apparait pas excessif de dire que la France d’aujourd’hui a un problème avec les Français. Qu’elle ne les reconnait pas encore pour ce qu’ils sont. A force de les fantasmer, elle ne les voit plus. Face aux polémiques, entendons les souffrances et les sentiments d’injustice, prenons les en compte tout en cultivant la réconciliation, le commun, le trait d’union. Défions nous des assignations, des amalgames et des étiquettes. Désertons les tranchées d’une guerre qui ne fera que des perdants. Interrogeons-nous sur ce que nous avons de grand à faire ensemble – les injustices et les défis sont nombreux, l’actualité n’en manque pas.

Grenoble a été salie par le funeste «discours de Sarkozy » de 2010, et qui lui aussi allait à l’encontre de l’esprit de notre République. Ici, terre d’immigrations, de résistance, d’innovation, nous nous efforçons de cultiver cette harmonie républicaine, par-delà nos origines, nos dieux et absence de dieux, nos parcours, nos humours. Je sais que le respect se construit pas à pas, sur la durée, et que l’offense détruit tout en un seul instant. Développer et faire durer cet édifice délicat est la clé de notre vie en commun, voilà pourquoi je me lève contre celles et ceux qui font commerce de la discorde.

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