Ancien élève victime d’abus sexuels et institutionnels à Bétharram entre 1987 et 1989, Éric Saleun prend lui aussi la parole après trente-sept ans de silence. Dans cette tribune, il mêle témoignage personnel et plaidoyer politique, interpellant les institutions françaises sur leur inertie face aux violences systémiques en milieu éducatif, sportif et associatif. Porté par le collectif « Justice et Reconstruction, de l’Ombre à la Lumière », ce texte appelle à une réforme législative urgente et à une reconnaissance durable de la parole des victimes.
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J’ai longtemps hésité à prendre la parole publiquement. Non par peur, mais par pudeur. Par fidélité à ceux qui souffrent en silence, et par respect pour ceux qui ont su, avec courage, initier un mouvement de parole.
J’ai moi-même cru en cet élan collectif. J’ai partagé mon vécu, mes blessures, mes espoirs. J’ai apporté mon soutien à ceux qui ont pris la lumière, persuadé que l’engagement initial portait une cause juste. Et je tiens à saluer ce rôle de déclenchement. Notamment lorsque l’actualité politique, à travers la nomination d’une figure connue au poste de Premier ministre, a permis de braquer les projecteurs sur des silences trop longtemps tus.
Mais cette reconnaissance ne saurait tout excuser.
Au fil du temps, j’ai vu émerger des comportements troublants : prises de pouvoir, confiscation de la parole, diffusion de témoignages sensibles.
J’ai préféré taire mes doutes. Refusé d’être celui qu’on accuserait de briser l’élan. Mais aujourd’hui, je dois l’admettre : j’ai été patient, par loyauté, par désir de croire en la fraternité.
Ce ressenti s’est nourri, lentement, de nombreuses alertes formulées par des camarades de Bétharram et d’ailleurs. Et bien qu’il me soit douloureux de l’écrire, j’ai désormais choisi de prendre mes distances. Non par ingratitude. Non par amertume. Mais par exigence morale.
C’est pourquoi je ne nomme personne. Se reconnaître suffit. Ce n’est pas un silence, c’est une ligne. Et la dignité tient dans la ligne.
Dire, ce n’est pas se plaindre. C’est se tenir debout. Et se tenir debout, c’est aussi lancer un appel clair : regarder en face les manquements collectifs qui, trop souvent, persistent.
Ce que la France doit affronter
La France accuse un retard alarmant dans la lutte contre les violences sexuelles en milieu éducatif, sportif, culturel et familial.
Ce retard ne découle pas d’une carence en information : les rapports s’accumulent, les témoignages affluent, les constats sont largement établis. Ce qui bloque, c’est un enchevêtrement d’inerties politiques, de résistances institutionnelles, parfois scolaires, parfois religieuses et de mécanismes de déni qui neutralisent toute dynamique de reconnaissance et de réparation.
Les dispositifs existants sont trop fragmentés, trop peu contraignants, et trop rarement coordonnés. Tant que ces obstacles ne seront pas levés, les victimes continueront à se heurter au mur du silence et à l’indifférence administrative
Notre mobilisation citoyenne
Face à ce constat, nous avons choisi de nous mobiliser.
À titre personnel, en tant que cofondateur du collectif « Justice et Reconstruction, de l’Ombre à la Lumière », mon engagement s’est nourri de rencontres, d’expériences et d’une volonté profonde de ne pas rester silencieux face à l’injustice.
Nous ne sommes ni juges ni parlementaires, mais des personnes concernées : des professionnel·les engagé·es, des ancien·nes victimes et des citoyen·nes qui refusent de détourner le regard. Notre démarche est celle d’un engagement éthique, participatif et ancré dans le réel, porté autant par nos convictions individuelles que par une volonté commune.
C’est dans cet esprit que nous avons choisi de travailler aux côtés de l’Institut Francophone Justice Démocratie (IFJD).
À propos du collectif
Le collectif « Justice et Reconstruction, de l’Ombre à la Lumière », que j’ai cofondé avec Catherine Delahaye, Rodolphe Destout et un professionnel issu des forces de l’ordre, soucieux de préserver sa réserve fonctionnelle, s’inscrit dans une dynamique citoyenne et indépendante.
Il compte aujourd’hui près de 74 sympathisant. es engagé·es, aux profils variés, rassemblé·es par une exigence commune de vérité, de justice et de réparation.
Nos propositions concrètes
Pour renforcer la protection des mineur·es :
• Vérification systématique du casier judiciaire des encadrant·es
• Présence médicale dans chaque établissement
• Soutien psychologique dès le dépôt de plainte
• Restrictions d’accès aux lieux éducatifs pour les personnes condamnées
Pour accélérer les dispositifs en chantier :
• Ligne d’urgence disponible 24h/24
• Campagnes de prévention dès le plus jeune âge
• Audits indépendants des établissements privés
• Coordination renforcée entre services publics
• Meilleure prise en charge des victimes par les forces de l’ordre
• Soutien économique et social à long terme
• Accès facilité aux associations spécialisées
• Sécurisation des plateformes numériques pour les jeunes
Pour adopter les recommandations des commissions officielles : CIIVISE, CIASE, ASE :
• Interdiction définitive d’exercer pour les individus poursuivis
• Formations obligatoires à la prévention des violences
• Protection juridique des lanceur·euses d’alerte
Pour inscrire dans la loi de nouvelles obligations :
• Contrôles inopinés dans les internats
• Sanctions administratives pour les responsables complices
• Responsabilité financière conjointe entre l’État et les institutions religieuses
• Création d’une commission nationale de suivi indépendante
• Création d’un conseil national des victimes
• Bureaux régionaux pour les victimes au sein des conseils régionaux et du ministère de la Jeunesse
• Coopération renforcée entre institutions, experts et associations
• Centralisation des procédures d’indemnisation à l’échelle nationale
• Guichets régionaux pour les survivant·es, fonds national d’indemnisation spécifique, cérémonie annuelle de mémoire
Ce combat est éthique, citoyen et durable.
Parce que la mémoire ne se marchande pas.
Parce que la parole des victimes ne doit pas servir de tremplin mais d’alerte.
Parce que la réparation ne peut être ni facultative ni déséquilibrée : elle doit être digne, équitable et durable.
Trop de victimes ont été contraintes au silence.
Il n’est plus temps de se taire.
Je trace mon propre chemin. Mais je ne suis pas seul. Car ce combat est celui de toutes les mémoires bafouées, de toutes les consciences éveillées, et de tous les élèves à protéger.
Ce témoignage s’inscrit dans une démarche collective portée par le groupe « Justice et Reconstruction, de l’Ombre à la Lumière », que je vous présente ci-dessous.
Éric Saleun
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« JUSTICE ET RECONSTRUCTION, DE L’OMBRE À LA LUMIÈRE »
Ce collectif est né pour rassembler celles et ceux qui partagent un désir commun de vérité, de justice et de réparation. Il donne la parole à celles et ceux longtemps réduits au silence, dans un esprit de respect, d’écoute et d’ouverture.
Il existe en deux espaces complémentaires :
- Un espace public, ouvert à toutes et tous, pour sensibiliser, partager des ressources et échanger librement sur nos thématiques
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- Un espace privé, réservé aux échanges plus personnels et profonds, dans un cadre bienveillant, respectueux et sécurisé
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Nos principes fondateurs :
Nous sommes apolitiques, anti-prosélytisme, indépendants de toute obédience. Ces valeurs nous permettent de rester centrés sur notre mission, avec clarté et respect.
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