Assailli par la multitude des révélations sur le harcèlement sexuel, saisi par les chiffres effarants du nombre des victimes, la cause de ce malheur s’est soudain dressée dans mon esprit. Le phallus, ce croc planqué dans les pantalons, s’est, en proportion du nombre de celles qu’il martyrise, aligné en bande organisée comme les dents d’une herse qui laboure le corps des femmes.
Le Bon Dieu doit de sentir dans ses petits souliers ! S’il n’avait pas inventé les mouches avant l’homme, l’une d’elle ne l’aurait pas piqué au moment ou, puisant dans son magasin d’accessoires, il a accroché celui dont nous allons parler à une moitié de l’humanité alors qu’il pouvait en équiper tout le monde, ainsi que de l’autre sexe, et éviter ainsi une distinction problématique. En pensant que cette idée aurait pu lui venir, je ressens un petit pincement, mais par ailleurs quelle commodité, quelle économie de moyen ! Dieu est connu, certains le lui reproche, pour ne jamais répondre à nos accusations. Il ne va pas prendre la peine de se justifier par les difficultés techniques d’un tel montage, ce serait d’une mauvaise foi que son silence ne doit pas nous empêcher de contester. Les invraisemblables complications de l’assemblage attestent que c’était possible. Rien n’était simple comme de superposer les deux appareils génitaux, l’un au dessous de l’autre ou inversement, l’un pouvant se replier dans l’autre, offrant une sécurité bien supérieure à ce qu’elle est et une multiplicité de sensations qui n’aurait pu nuire à la fonction du désir. L’autofécondation étant impossible, bien entendu.
Pour commode qu’elle soit, cette solution n’était pas la seule possible et si je m’étais trouvé dans la situation de lui porter conseil, et sans affirmer que j’aurais su le convaincre, je lui aurais fait observer que si la taille de l’être qui allait devenir femme était utile à la première fonction de la vie, qui est de reproduire la vie (dit en passant pour tous ceux qui lui cherche un autre sens), elle ne présentait aucun avantage pour celui qui allait devenir homme et méritait d’être proportionnée à son apport dans la procréation. C’est un gâchis énorme d’avoir placé le sexe dit masculin (une appellation tardive dans l’histoire de l’humanité) dans une telle quantité de chair qui nécessite la présence d’un cerveau qui, manifestement inapte à maitriser le sexe en question, est devenu disponible pour d’autres tâches bien crapuleuses, comme celle de gagner plus, de l’argent, du pouvoir, des femmes. Un peu d’instinct placé dans un animal de bien plus faible dimension aurait suffit.
Dans mon rapport, s’il m’avait été commandé, j’aurais préconisé que le phallus, au lieu d’être installé sur le corps des humains, soit mis en nourrisse dans l’élément liquide, étangs et rivières. Plutôt que de nageoires, je l’aurais fait équiper de deux petites pattes puissantes et palmées qui lui aurait donné à peu près l’apparence d’une grenouille. Anticipant, comme il se doit dans ce genre de production à destination des dirigeants, sur les effets possibles du dispositif, le nommant projet d’externalisation du schéma reproductif, j’aurai décrit des enchantements qui auraient probablement convaincu.
Un effet des plus bénéfiques auraient été lié au fait que la partie détachée, le spermatozoaire, ayant l’aspect des organismes vivants les plus sommaires tout en appartenant à l’espèce la plus évoluée, cette dernière n’aurait pu faire de sa conscience le moyen de se rendre maitre absolu du monde, mais l’aurait mise au service de toutes les formes de vie placées entre ses deux états. Nous n’aurions pas eu besoin d’inventer le mot écologie.
Sans vouloir vous harceler davantage par de vaines projections, car désormais il est aussi peu probable que Dieu reprenne son ouvrage que le peuple fasse la révolution, je vous en livre une scène principale. Celle d’une procession riche en rituels initiatiques et en contraintes diverses d’un groupe humain non divisé par le genre, d’apparence féminine. Elle se dirige vers un lac, placé au fond d’un vallon beau comme un golf, dans lequel les phallus s’ébattent entre les roseaux. Il se dégage de la jeunesse de ce groupe enrubanné de voiles et de rires, une impression proche de celle décrite dans une bible moderne, lorsque les jeunes filles en fleurs apparaissent sur la digue. Elles chantent des cantiques langoureux, pendant que ceux qui les attendent lancent leurs vocalises aux sonorités variées, des plus graves au plus stridentes, couvrant tout l’éventail qui va du ramage de la forêt tropicale au chœur de l’armée rouge. A mesure qu’ils se rapprochent, ces registres augmentent d’intensité et les deux communautés sont gagnées par une frénésie qui ne tarde pas à atteindre un paroxysme. Est-ce que vous voyez, est ce que vous entendez ce que je dis ?
Vous ne vous trompez pas, c’est tout à fait cinématographique. Un film dont j’enrichis de temps à autre le scénario et qui pourrait, un peu avant que j’ai atteint l’âge de cent ans, avoir assez de corps pour autoriser la réalisation d’une merveille eroticomique. C’est prétentieux mais lorsqu’on vient de s’adresser à Dieu, inutile de feindre la modestie pour parler aux humains. Que faut-il pour le réaliser ? Quelques millions d’euros ! Une goutte d’eau relativement aux moyens demandés pour libérer les femmes du jouc des hommes ! Comme si les moyens pouvaient quelque chose contre les tyrannies imagières et l’épaisse liqueur pornographique qui mazoute les organes sexuels, les miraculeux organes sexuels, et les relations amoureuses.
Protestation, justice, éducation, précaution, tout ce que vous voudrez mais aussi joie et poésie sans lesquelles tout cela se perd. Comment vous le dire, mes sœurs humaines ? En vous glissant à l’oreille, à vous peut être plus aptes que les hommes à le comprendre, que la description de la réalité est une fonction utile mais secondaire du langage, la première est de forger et d’entretenir avec elle une relation magnifiée par l’émerveillement et le sacré.