La scolarisation des enfants étrangers à Metz : ce que j’ai compris

Le maire de Metz, Dominique Gros, entretient de bonnes relations avec les organisations qui défendent le droit de tous les enfants à une scolarisation effective. Il est perçu comme un allié sincère. Le hasard m’a fait découvrir autre chose.

Enfants vivants à la rue dans la ville de Metz, auxquels est refusée de surcroît l'inscription à l'école. Enfants vivants à la rue dans la ville de Metz, auxquels est refusée de surcroît l'inscription à l'école.

Pour comprendre ma découverte, il nous faut partir d’éléments d’actualité que je rappelle ici, puis de faits que je décris.

La situation migratoire en Moselle

Le département de Moselle reçoit chaque année un certain nombre de demandeurs d’asile. La préfecture de Moselle est chargée de leur premier accueil pour toute l’ancienne région de Lorraine. Le nombre fluctue d’année en année, ici comme ailleurs, avec une tendance à la baisse en 2018. Compte tenu des flux d’entrée et de sortie, on peut estimer aujourd’hui à près de sept mille le nombre de demandeurs d’asile présents. Rapporté au département de la Moselle (un million d’habitants) on arrive à un ratio de 7 pour mille et pour l’ancienne région Lorraine (2,3M d’hab.) 3 pour mille. Sachant que (v. ici) la Moselle est sur une pente de dépeuplement, rien d’alarmant.

A Metz, comme ailleurs, des médias et agitateurs politiques entretiennent la panique dite « identitaire » contre l’arrivée supposée invasive de « migrants » et « clandestins ». Le conseiller municipal délégué à l’urgence sociale, Raphaël Pitti, refuse de hurler avec les loups : « S'imaginer que traiter les gens plus décemment dans l'attente d'une prise de position sur leur demande constituerait un appel d'air à leur arrivée est un non-sens. » (La Semaine, 18/01/2018) En protestation contre la politique migratoire d’un gouvernement dont il était l’un des soutiens, il renonce le 29 décembre à son titre d’officier de la Légion d’Honneur.

Un maire humaniste

Dominique Gros le félicite chaleureusement, mais sans trop se démarquer de l’inquiétude dite « populiste ». Il plaide notamment pour une meilleure répartition des hébergements sur les départements voisins (v. ici). Cette proposition équilibrée — accueillir, oui, mais équitablement — est bien perçue parmi les militants et bénévoles qui se consacrent au soutien et à la défense des enfants étrangers.

En signe de sa bonne volonté, il propose à la réquisition de l’État les bâtiments de l’ancien lycée Poncelet. En septembre 2018, il est interpellé par onze organisations[1] qui découvrent « l’impossibilité dans laquelle se trouvent les familles résidant au lycée Poncelet de Metz d’inscrire leurs enfants à l’école primaire de cette commune. » (voir ici)

Il se déclare absolument solidaire de cette indignation. Il invite les onze organisations à se tourner vers l’État afin que soient mis en œuvre les moyens d’une vraie scolarisation des enfants. Le 21 septembre 2018, elles adressent une lettre publique à Didier Martin, Préfet du département de la Moselle.

La protestation

Les onze organisations soutenues par le maire dénoncent un véritable scandale. « Aucun des enfants habitant dans ce lieu n’a encore été scolarisé […] Des familles y sont hébergées depuis le mois de juin et rien, à notre connaissance, ne laisse présager leur départ imminent. Les familles qui nous ont contactées sont très inquiètes, d’autant plus que certains enfants étaient normalement scolarisés l’année dernière. »

La lettre rappelle les dispositions légales en la matière : « La scolarisation est obligatoire pour tous les enfants, français et étrangers, entre 6 et 16 ans, sans aucune discrimination fondée sur l’origine nationale ou raciale. […] aucune distinction ne peut être faite entre élèves de nationalité française et de nationalité étrangère pour l’accès au service public de l’éducation ».

Son rédacteur, Bernard Leclerc, Président de section mosellane de Ligue des Droits de l’Homme développe un argumentaire irréfutable : « même si les familles peuvent dans les mois prochains être logées dans d’autres communes, on ne peut pas nier qu’elles sont actuellement sur le territoire messin, et ceci depuis plusieurs mois pour certaines d’entre elles. Le fait que la famille soit hébergée de manière provisoire sur le territoire d’une commune est sans incidence sur le droit à scolarisation. »

Metz est une ville belle

Depuis longtemps ces organisations défendent le droit des enfants, en complément des actions auxquelles je participe dans le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère qui agit pour le droit au logement I.C.I, Immédiat, Continu et Inconditionnel. Nous nous côtoyons au fil des luttes. Au moment où j’écris, nous concluons six journées d’occupation d’un gymnase pour l’hébergement de 145 demandeurs d’asile qui vivaient à la rue, dont six bébés, neuf enfants en âge d’aller en maternelle et neuf en élémentaire, ainsi que cinq femmes enceintes qui, sans cette action, seraient encore à poser leur joue sur le pavé pour la nuit.

Les militants et bénévoles de ces organisations ont contribué à cette victoire — tout le monde est hébergé — par leur présence humaine et leurs apports matériels. Ensemble, nous donnons de la ville une image aux antipodes de la pusillanimité grincheuse à laquelle on voudrait nous réduire. Metz n’est pas seulement belle par ses monuments, elle l’est par sa population généreuse, ouverte à un traitement rationnel des questions prétendument « migratoires ».

Ce que je découvre par hasard

Le combat mené par les onze organisations — combat juste, courageux et pertinent — je le suivais de loin, occupé par d’autres responsabilités, jusqu’au jour où je suis interpellé à mon tour. La famille « H… » dont je retrace les tribulations dans mes billets précédents, m’est adressée par le responsable national d’une des organisations qui a probablement  tout compris.

Ils sont cinq enfants, dont trois nés en France et deux d’âge scolaire. Ils parlent notre langue, ils ont eu de bonnes expériences dans les écoles de Metz, Montigny, Sarreguemines et même Hayange… et voilà qu’ils se heurtent depuis le mois de juin au refus de leur scolarisation à Metz. A la place, un ersatz que me décrivent les deux filles aînées, une prétendue UPE2A, fermée, en externe dans un collège voisin, sans un centime de crédit municipal, pas un crayon, pas un cahier, (voir mes billets). Pire qu’une caricature, le dispositif mis en place incarne l’antithèse des textes réglementaires en matière d’accueil des petits étrangers, une pure machine à discriminer. Cerise sur le gâteau : les enfants en âge de fréquenter l’école maternelle n’y sont pas inscrits.

Comment les aider ? Je prends contact avec un militant de RESF qui me transmet la lettre de Bernard Leclerc. Je découvre donc leur combat et dans cette lettre l’argumentaire dont j’ai besoin.

Rendez-vous le mardi suivant (25 septembre) à la mairie de quartier pour une inscription, tout ce qu’il y a de banal. Inscription refusée sur instruction expresse de Monsieur Dominique Gros, Maire de Metz, donnée la veille exactement.

Ce que je crois comprendre

Que s’est-il passé ? En réalité, ce n’est pas le préfet qui s’est opposé à la scolarisation, mais le maire. Il lui est impossible d’assumer une telle décision, contradictoire avec l’image qu’il veut donner de lui-même, plutôt humaniste, cool, etc. Moi, dit-il, je ne demande pas mieux que de scolariser ces enfants, c’est le préfet qui ne veut pas.

Aussitôt, les organisations humanitaires se tournent vers le préfet qui les ignore.

Le hasard me conduit vers, si j’ose dire, le lieu du crime, à savoir la ville, seule responsable du refus d’inscrire ces enfants à l’école.

Là, je suis un peu énervé, j’avoue. Je crie, j’écris des choses épouvantables sur le maire de Metz que je compare à son collègue d’une ville voisine qui s’était bien comporté envers la famille « H » nonobstant une orientation politique dont on pouvait craindre le pire.

Comment conclure ?

J’admire l’ingéniosité de Dominique Gros. Il décide à titre personnel de rendre impossible la scolarisation d’enfants « migrants ». J’ignore les motifs, mais je constate les actes.

Il commence par ne rien faire. Il laisse les choses suivre leur cours. C’est très facile quand on a affaire à des gens qui découvrent la langue, le droit et les procédures dans un contexte anxiogène.

Je fais alors ce qui coule de source en lisant la lettre de Bernard Leclerc, inscrire les enfants à la mairie de quartier et constater le refus opposé par Dominique Gros, maire de Metz.

C’était malin, mais il aurait pu mieux faire. Il aurait pu enregistrer les inscriptions, puis verser des larmes de crocodile en invoquant le refus du préfet. Or le préfet n‘a jamais rien refusé. De son côté, l’Éducation nationale s’est accommodée du refus municipal par un bricolage. En l’affaire, le seul responsable du blocage est Dominique Gros.

Que faire de ça ?

Il reste aux onze organisations qui défendent le droit des enfants à la scolarisation le soin de tirer la leçon de l’expérience. Se faire instrumenter de la sorte par un politique habile, servir d’idiot utile à la discrimination des enfants que l’on défend, a quelque chose de traumatisant.

On ne s’en remet pas instantanément. Mais une fois passé le choc, elles devront choisir leur adversaire. Ce choix sera symptomatique de leur véritable volonté.

Éric Graff, bénévole du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère

 

[1] le Secours catholique, la Ligue des Droits de l'Homme, la Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde, le Collectif d'Accueil des Solliciteurs d'Asile en Moselle (Casam), le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples, le mouvement Habitat et Humanisme, le Comité d'aide humanitaire au peuple syrien, Réseau Éducation sans Frontière (RESF), la FSU de Moselle et la Ligue des Droits de l'Homme, l'association Anim-FLE (apprentissage du français)

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