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Billet de blog 13 juin 2012

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La France est-elle vraiment à gauche ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La gauche, ou plus exactement l’entité politique à laquelle on donne ce nom, est en passe de gagner les élections et d’occuper tous les postes de pouvoir au niveau national, dans la quasi-totalité des régions et la majorité des communes. Est-ce à dire que la France est devenue un pays de gauche ? Tout dépend de ce qu’on entend par là. Nous proposons de partir de la définition que donne Gilles Deleuze dans son Abécédaire :

« Être de gauche c'est d'abord penser le monde, son pays, puis ses proches puis soi. La droite c'est le contraire. »

La gauche et la droite comme perceptions.

Deleuze fait de la notion une affaire non de valeur, mais de perception. C’est une façon d’agencer sa vision du monde. Citons toujours Deleuze : Les problèmes du tiers monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. […] Ce n’est pas une question de « belle âme ».

Il ne dit pas qu’on serait meilleur en étant de gauche, on peut être lâche, égoïste, vaniteux et opportuniste, ou au contraire, de droite et courageux, tel un brave père de famille engagé dans une milice contre l’irruption des jeunes d’un quartier voisin.

Peut-on être plus ou moins de gauche ou de droite ? La réponse est non. La gauche et la droite sont logiquement incompatibles, c’est ou l’un ou l’autre. Par contre, il peut arriver qu’étant de gauche, on ait des moments de faiblesse, par peur, exaspération, intérêt, négligence, paresse, etc. La différence entre la droite et la gauche réside, toujours en suivant Deleuze, moins dans la façon de se conduire que dans la façon d’apprécier les choses. Soit, par exemple, une personne qui reste passive face à un fait de discrimination. Elle peut être, à conduite égale, de droite ou de gauche. On la reconnaîtra comme étant de gauche si elle a mauvaise conscience, ou si elle invoque la prudence, ou si elle admet avoir cédé à la pusillanimité. L’homme de gauche, par faiblesse, peut être passif, inconséquent, trouillard. Quant à la personne de droite, on la reconnaîtra au fait que, non contente de ne pas intervenir, elle justifie la discrimination au nom d’une priorité naturelle due à ceux qui lui sont proches. J’ajouterais même qu’une personne de droite est capable de certains élans du cœur sous l’impact d’une émotion et pourrait alors se conduire d’une manière qui correspond à la définition deleuzienne de la gauche.

Est-on de gauche quand on vote à gauche ? — Vote-t-on à droite quand on est de droite ?

Quelles sont les conséquences électorales de cette définition de la gauche ? Je partirai d’une hypothèse très optimiste : il y a en France environ 5 % des gens qui sont à gauche au sens deleuzien. Les autres sont à droite, même s’ils se qualifient de centre truc ou machin, ou de gauche bidule.

Normalement, si je suis de gauche, je vote à gauche, ou je m’abstiens de voter, par refus de participer à la mascarade électorale. Mais quoi qu’il en soit, si je suis de gauche, je ne vote JAMAIS à droite (exception faite du second tour de 2002).

Si je suis de droite, je ne vote pas forcément à droite. Si je suis de droite au sens où l’entend Deleuze, je vote d’abord pour le candidat qui promet de rafraîchir le revêtement du chemin vicinal menant à mon garage, puis pour celui qui grâce à ses relations au ministère promet d’attirer des subventions pour embellir ma ville, puis pour celui qui pourrait séduire des investisseurs dans le département, la région, etc. jusqu’à celui qui promet de défendre les Français de souche contre les autres. Je vote pour le notable supposé le plus efficace pour la défense de mon intérêt, puis celui de ma famille, mon voisinage, mon quartier, mon terroir, et ainsi de suite jusqu’à ma race et nos valeurs.

Si je suis de droite, il m’arrivera de me venger contre un élu de droite qui a refusé de me pistonner pour un avantage personnel. Si je suis d’extrême droite, je suis même capable, faute de mieux, de voter à gauche contre un élu de droite trop mou contre les étrangers.

Riches et pauvres de droite et de gauche

Quand on est pauvre, on n’est pas naturellement plus enclin à percevoir le monde sur un mode de gauche (de l’horizon du monde vers soi) que de droite (en partant de moi vers le voisinage). Ni l’inverse. Un pauvre de droite se reconnaît en ce qu’il trouve plus scandaleux de liquider une entreprise dans sa commune ou sa région que d’affamer méthodiquement un peuple quelques centaines de kilomètres plus loin, voire de le massacrer pourvu que ça se passe encore plus loin. La sensibilité de droite estime la gravité d’un scandale en proportion inverse de la distance. Ça ne signifie pas qu’il soit insensible, il peut même verser une larme ou un don déductible des impôts.

Inversement, si l’on est aisé, on n’est pas plus enclin à percevoir le monde sur un mode de droite ou de gauche. Ça dépend. Les gens de droite qualifient ironiquement de « bobos » ces gens aisés, parfois très riches, qui expriment une vision du monde qui n’est pas réglée uniquement sur leur intérêt propre. Le terme de bobo ne fait pas que conjuguer la bourgeoisie et la bohème, il suggère aussi une forme de mièvrerie littéralement incompréhensible pour qui perçoit le monde sur un mode de droite.

Si on est vraiment de droite, on vote à gauche

On nous dit à la télé que les électeurs renforcent aux législatives le camp vainqueur des présidentielles, par une sorte de cohérence républicaine, pour donner au gouvernement les moyens d’accomplir la volonté du peuple exprimée par les urnes. En réalité, un électeur de droite préfère un député de gauche quand le gouvernement est de gauche parce qu’il attend de lui qu’il intercède en sa faveur auprès des gens de son camp qui se trouvent momentanément mieux placés. Ensuite, il change. D’où ce flux et ce reflux, de vagues bleues en vagues roses, rêvant de tsunamis en faveur de leur propre camp mais craignant, plus que tout, l’émergence d’une pensée de gauche au sens deleuzien.

Et le Front de Gauche ?

Mélenchon a porté la parole de la gauche dans une arène médiatique dont toutes les composantes — images, paroles, mise en scène, style, humour, dramaturgie, etc. — servent à consolider la droite, non pas au sens partisan, mais au sens deleuzien d’une perception proximo-distale du monde. Des journalistes pas franchement de droite sont allés jusqu’à se faire l’écho d’une lassitude des habitants de Hénin-Beaumont, bien à plaindre qu’on les prenne en otage dans des joutes « parisiennes ». Toute la machine s’est réglée pour assurer l’impossibilité d’une pensée de gauche dans le débat, réduit à un cirque spectaculaire mais insignifiant, machine très forte, capable de récupérer à son profit l’énergie de ceux qui s’attaquent à elle.

Mélenchon n’a pas gagné. Il n’a pas davantage perdu. Il zébré la nuit d’un éclair jetant un court instant la lumière sur le rôle des banques, des institutions européennes et du FMI, et le détournement de la colère du peuple contre l’immigré et le musulman accusés des maux de la crise. Il a lancé l’éclair, le tonnerre a grondé, puis la nuit s’est refermée.

Et maintenant ?

La France sortira de ces élections ni plus de droite ni de gauche qu’avant, elle conservera grosso modo sa proportion constante de 5 % à gauche. Quoi qu’il en soit, le soleil finira par se lever, mais ça ne suffit pas. Il faut ouvrir les yeux et les détourner du théâtre d’ombres médiatique. Et ça ne suffit pas, il faut ouvrir les oreilles, entendre et surtout percevoir du plus loin vers le plus proche, le monde dans lequel nous voulons devenir actifs. Il faut pour cela nous déprendre du spectacle et entrer dans le réel.

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