Les demandeurs d’asile à Metz — Réflexions sur la misère du monde

Une misère trop visible

Les cabanes de la rue du Stoxey à Metz Bellecroix

Depuis le mois de mars à Metz, dans le quartier Bellecroix, environ 150 personnes venues du Kosovo, d’Albanie, du Monténégro et de Bosnie, essentiellement en familles, s’étaient massées dans des abris de fortune au pied des immeubles de la rue du Stoxey. Des bâches tendues sur les murs, à même le trottoir, formaient un monde parallèle, un sas entre la ville et les Balkans.

Les exilés venaient faire la queue devant les bureaux de la plateforme d’accueil des demandeurs d'asile et réfugiés gérée par l’AIEM (Association d’Information et d’Entraide Mosellane) dont il faut savoir que le slogan mentionné sur tous les documents de l’association est « Ensemble pour vaincre l’exclusion ».

La presse locale s’est fait l’écho des réactions des riverains, intrigués, importunés, apitoyés. Le linge tendu sur les grilles de l’école, les ordures et les objets amoncelés formaient un décor sordide. Dans ses éditions du 19 et du 20 juin 2013, le Républicain Lorrain détaillait les nuisances de ce voisinage insolite, gênant notamment l’accession aux locaux de l’Association des Paralysés de France sis dans la même rue. Les jeunes handicapés moteurs partagés entre « révolte et compassion » finissaient, aux dires de leurs éducateurs, par se sentir « trop affectés par la misère déballée sous leurs yeux »,

Le Front National local brodait sur le thème des « odeurs » et « la politique de relogement au frais du contribuable, […] incitation à venir en France pour réclamer des logements auxquels les Français n’ont même plus accès. »

Plus modéré, le conseiller municipal Emmanuel Lebeau (DVD) se faisait l’écho de la crainte des habitants de Bellecroix de voir le cadre de vie transformé en bidonville et proposait pour solution que l’on relègue temporairement cette population sur la friche de la base aérienne, loin des yeux du contribuable et de l’électeur messin.

Toute la misère du monde… le sophisme de Rocard

On se souvient de la célèbre formule de Michel Rocard : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part. », reprise à l’envi par tous les ténors de la « gauche » à la droite la plus dure, insistant, selon le cas, plutôt sur le premier ou le second membre de la proposition. Le bidonville de Bellecroix en donnait une belle illustration : cette misère qui nous arrive de loin, nous n’avons pas les moyens de la recueillir, sauf à doses homéopathiques. Refoulons vers des lieux de relégation ceux qui la portent, afin qu’ils aggravent le moins possible celle qui frappe déjà les plus démunis d’entre nous. Afin de vaincre ensemble l’exclusion, ensemble débarrassons-nous des exclus.

Sous son évidence apparente, en quoi s’agit-il d’un sophisme et même d’un double sophisme ? D’abord parce qu’il ne dissocie pas la misère de ceux qui en sont frappés, laissant entendre qu’il suffirait de se débarrasser des pauvres pour en finir avec la pauvreté, ou de limiter leur présence par la force pour modérer le fléau. Ensuite parce qu’il relève d’une conception de la géographie, séparant d’un côté une entité appelée « France » avec ses frontières, son terroir, son peuple et son lot de souffrances — et de l’autre, une planète extérieure appelée « Monde » menaçant de déverser sur notre sol national des torrents de misère qui ne tarderaient pas à le submerger.

Nous défendrons ici, et nous illustrerons, une vision réaliste du problème, à savoir qu’il n’y a pas deux misères, l’une nationale, l’autre mondiale, comme il y aurait la grippe espagnole au son du flamenco et l’asiatique à base de nems. La misère est une réalité qui s’incorpore au monde, de façon inégale mais constante, et qui circule irrésistiblement depuis la nuit des temps, n’épargnant ni ne privilégiant nulle civilisation. L’histoire de l’humanité (et celle de la France) comporte cette réalité incontournable des flux humains fuyant la famine, les guerres, les persécutions et les catastrophes, en quête des moyens de survivre. Aucune frontière n’a jamais stoppé ces flux, bien au contraire, elles ne servent, en fin de compte, qu’à engraisser des passeurs et des fonctionnaires corrompus.

D’une misère l’autre

Les demandeurs d’asile venus à Metz Bellecroix depuis les Balkans fuient le chaos politique et social constamment aggravé par les guerres séparatistes, les règlements de compte, les maffias qui prospèrent à l’ombre des forces d’interposition, les tapis de bombes pacificatrices et les traditions claniques occupant le vide laissé par des états de droit[1] en décomposition.

« Chez nous, au Kosovo, la télé est aux mains d’une maffia qui fait croire aux gens que la France peut résoudre tous leurs problèmes. Il ne vous reste qu’à vous mettre en rapport avec des passeurs. Pour 14 000 €, ils vous conduisent ici, et c’est là que vous découvrez la réalité, moins rose qu’ils ne vous la décrivaient. » C’est ce que m’expliquera Fjoral[2], pronostiquant l’arrivée massive d’autres familles appâtées par cette propagande.

La misère se déplace, inexorablement, chassée par ci, affriandée par là, et en bout de course toujours dupée et aggravée. Mais vue de près, cette misère doit cesser de nous apparaître comme une abstraction. Ce sont des femmes, des hommes et des enfants exténués par des conditions de vie impossibles, désespérés, malades et angoissés.

Privés de tout confort, les habitants du bidonville descendaient de la colline de Bellecroix vers le quartier de la gare où ils pouvaient prendre une douche à la Boutique Solidarité de l’Abbé Pierre, dont les moyens furent bientôt saturés, au point que le 19 juin, la coordinatrice locale, Martine Hoerner, décidait la fermeture temporaire des cinq douches qu’elle mettait à disposition des gens à la rue. C’est, selon ses termes, bien « à contrecoeur et à contre-courant des valeurs que portait l’abbé Pierre », qu’elle se résignait à opposer ainsi la misère de la France à la misère du monde.

Sous les cahutes bâchées du quartier Bellecroix, à Metz, ils étaient 155 le 19 juin 2013, au moment où la préfecture procédait au démantèlement du bidonville. Une semaine auparavant 58 d’entre eux avaient été logés dans une halte de nuit ouverte hâtivement, et sans réflexion aucune, dans d’anciens locaux administratifs au bord de l’autoroute A31 à l’entrée de Metz sous le vacarme incessant des véhicules qui longent le bâtiment. À peine installés, les demandeurs d’asile en ont été délogés pour des « raisons de sécurité », et finalement placés sur un ancien parking des transports en communs rue de Blida prêté par la ville de Metz avec une centaine d’autres restés rue de Stoxey.

Tente où vivent deux adultes et trois enfants

À même le bitume, des tentes ont été dressées, dans lesquelles la population est littéralement entassée, on a vu jusqu’à cinq personnes, avec bagages dans une tente à deux places. L’usine d’incinération qui se dressait là quelques années auparavant a gorgé la terre, l’herbe et les buissons de substances toxiques toujours présentes.

Des adultes blessés par balles, des enfants malades, des femmes enceintes, des infirmes cérébrolésés et des personnes atteintes de syndrome post-traumatique constituent presque le quart de cette population en déshérence, abandonnée là par des pouvoirs publics qui ont fait ce choix, non par défaut, mais de propos délibéré. Juste en face se dresse la déchetterie de la ville, tout un symbole s’il en faut !

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Blessés kosovars

Pour en finir avec la misère : le message de fermeté !

« On est clairement dans un message de fermeté », a expliqué le Secrétaire Général de la Préfecture, M. Olivier du Cray, à la délégation du Comité Mosellan de Lutte contre la Misère reçue le 20 juin 2013. « On ne va pas écarter les murs », ajoute-t-il, laissant entendre qu’un accueil plus humain aurait des effets d’appel d’air. Autrement dit, lutter contre la misère consiste ici à l’aggraver et la rendre tellement insoutenable qu’elle devrait magiquement s’évaporer vers d’autres cieux. À la suite de cette entrevue, le Comité Mosellan de Lutte contre la Misère a adressé une lettre ouverte au préfet, diffusée à tous les élus du département qui ont fait preuve, à l’exception de deux d’entre eux[3], d’une belle unanimité dans leur indifférence absolument silencieuse.

Au moment de leur arrivée sur cet ancien parking à ciel ouvert, à part deux WC chimiques, aucune installation sanitaire n’était mise en place. Selon le Républicain Lorrain du 20 juin, « Des femmes enceintes soufflent et souffrent sous les 37 °C », ce qui n’empêche M. Didier Pardonnet, le Directeur de Cabinet du Maire (socialiste) de triompher : « C’est un succès ». Il a même des scrupules à offrir tant de luxe à des misérables qui risquent de faire la publicité pour « cet endroit ressemblant pour eux à une terre promise. » et provoquer ainsi « l’arrivée massive de nouveaux demandeurs d’asile sur un site pas extensible. »

À quelques pas du camp séparé par un grillage, des caravanes sont alignées sur un terrain mis à la disposition des gens du voyage. Eux non plus n’aiment pas la misère, et certains d’entre eux vont envoyer un message de fermeté encore plus drastique : des coups de fusil, et même, selon le témoignage de Llazi[4], de kalachnikov, tirés au hasard en direction des tentes. La police s’est abstenue d’aller y voir de plus près.

Le lendemain, quatre douches, WC et lavabos sont installés dans des dispositifs mobiles, fonctionnant de façon aléatoire, de nombreuses pannes étant à déplorer. Lorsque plus rien ne marche, on tire les lances d’eau froide vers les sanitaires, on remplit de vieilles bassinoires d’acier étamé et on s’y lave littéralement à la fortune du pot. On y mélange ses colibacilles et staphylocoques, on se refile qui sa vulvite, qui sa gastro… vers toi, Terre Promise !

Jusque récemment, les pannes pouvaient être réparées avec les moyens du bord, mais jeudi 11 juillet, plus aucune douche, plus aucun lavabo, plus aucun WC ne fonctionnaient. Des demandeurs d’asile parlant français en ont informé la plateforme d’accueil (PADA) installée dans la même rue, sans résultat. Des bénévoles du collectif mosellan de lutte contre la misère, venus en visite, ont signalé à la responsable de l’AIEM cette dégradation des conditions sanitaires sur le bidonville rue de Blida. Pour seule réponse, ils se sont vu conseiller de s’adresser directement en préfecture car l’AIEM dont la devise est, rappelons-le encore : « Vaincre ensemble l’exclusion », se déclare incompétente sur le sujet. Une secrétaire du Service à l’Immigration et à l’Intégration alertée par un bénévole du collectif pugnace finissait par informer la directrice départementale de la cohésion sociale, Mme Anoutchka Chabeau que le Collectif interpellait aussitôt par écrit dans la matinée du 12 juillet. La directrice de la DGCS s’engageait non pas à intervenir, mais à  envoyer sa réponse par courrier aux importuns du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère. Au fil des heures, la situation pourrit inexorablement. Dans la nuit du jeudi à vendredi, un habitant du camp, exténué, en nage, découvrant la panne au moment se doucher, finissait par arracher deux pommes de douche et tordre un tuyau de cuivre. « Il aurait mérité une correction… mais on n’en peut plus… », me confie Llazi, « on devient tous fous ».

Difficile de faire la part des choses entre ce qui relève de l’incompétence, de la naïveté et du choix politique calculé. Mais tout se passe comme si le spectre du fascisme hantait l’Europe et que pour le conjurer les Pouvoirs Publics locaux tous confondus n’avaient rien trouvé de mieux que de précéder et satisfaire les penchants xénophobes et les égoïsmes cyniques, au détriment des couches les plus démunies de la population venues d’Asie, d’Afrique ou d’Europe qu’on nous fait passer pour le monde « extérieur ».

Les responsables politiques, de droite et de « gauche », ont désormais renoncé à appliquer les lois qui obligent aussi bien l’État que les communes à héberger les personnes qui se trouvent à la rue contre leur gré. Ils refusent de défendre une vision large et généreuse sur le sujet délicat des flux migratoires dans une période dite « de crise ». Encore faudrait-il cerner qui est touché par la « crise » et qui ne l’est pas. Ils rivalisent tantôt dans l’art de l’esquive, tantôt dans l’audace « décomplexée ». Leurs discours reprennent à l’envi les lieux communs les plus éculés, et leurs yeux sont rivés sur les baromètres d’opinion.

Ainsi va notre cinquième république finissante. Mais il y a plus grave aujourd’hui, car l’on assiste à l’émergence d’un phénomène nouveau qui constitue un véritable glissement de l’état de droit vers un régime d’un autre genre. C’est un régime qui retire sa force à la loi et renonce à la loi pour la force, fût-elle d’inertie.

La loi, la force et le service public

Ces fonctionnaires de la préfecture, ou de la Direction Générale de la Cohésion Sociale ou du cabinet du Maire, ont pour mission d’appliquer la loi indépendamment de leurs préjugés ou ceux, supposés, de l’électeur. Les majorités parlementaires, les gouvernements et les municipalités passent et se distinguent peu ou prou, les mouvements d’opinion gonflent et refluent, le fonctionnaire doit s’en tenir à sa mission de service public.

La France est signataire de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, modifiée par le protocole de New York du 31 janvier 1967. Tout demandeur d’asile est fondé à rester sur le territoire français en attendant que sa demande soit traitée, dans un délai de deux mois, par l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). Les conditions du séjour répondent à des normes définies par l’article 14 de la directive 2003/9/CE du 27 janvier 2003 qui impose aux États membres de prévoir « des centres d'hébergement offrant un niveau de vie suffisant », ou « des maisons, des appartements, des hôtels privés ou d'autres locaux adaptés à l'hébergement des demandeurs ».

Les fonctionnaires de la préfecture, de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale ou de la Mairie ont le droit, en tant que personnes privées, dans leur for intérieur, ou dans l’intimité de leurs salons, de trouver la loi excessive, trop généreuse pour l’étranger, et d’attendre impatiemment la victoire électorale de ceux qui se font l’écho d’un tel sentiment. Mais aussi longtemps que la France reste signataire de la Convention de Genève, les fonctionnaires d’État se doivent d’appliquer la Loi.

Il en va de même pour le Maire de Metz, quelle que soit la base électorale qui l’a porté au pouvoir ou celle dont il brigue les faveurs. L’article 511-2 du Code de l’Action sociale et des familles lui impose de fournir à toute personne dénuée de ressources et âgée de plus de seize ans « un abri, l'entretien indispensable, les soins et prescriptions nécessaires en cas de maladie ainsi que des funérailles décentes. » Les coûts liés à cette obligation sont inscrits (art. L511-8 du CASF) au budget communal au titre des dépenses obligatoires.

Le Maire de Metz, M. Dominique Gros (« socialiste ») n’applique pas cette loi. Il préfère surpasser son prédécesseur sur d’autres terrains, comme la chasse aux pauvres : les contraventions au titre de l’arrêté anti-mendicité ont doublé depuis son élection.

Procédures en cours

Avec l’aide du collectif mosellan de lutte contre la misère, qui a déjà obtenu à deux reprises dans le passé la condamnation de l’Etat en Moselle, une quarantaine de demandeurs d’asile ont déposé, auprès du maire et du préfet, une demande d’hébergement en bonne et due forme fin juin, comportant des certificats médicaux, certains datant du mois de mai, qui mentionnent la nécessité d’une mise à disposition d’un hébergement en « dur ». Ils n’ont pas reçu de réponse. Leurs dossiers sont actuellement déposés chez une avocate de Strasbourg qui va engager une procédure en référé devant le tribunal administratif contre le préfet afin d’obtenir sans tarder un logement décent aux demandeurs d’asile. Parallèlement, une deuxième procédure, conduite également par le collectif est en cours depuis le 11 juillet contre le maire sur la base de l’article L511-2 du Code de l’Action Sociale et des familles.

Du résultat de ces démarches judiciaires, nous pourrons juger de l’état de notre société. Si la loi est appliquée, le préfet sera contraint de trouver d’urgence des conditions d’hébergement dignes, au moins pour la partie la plus vulnérable de cette population, et le maire devra répondre de son choix d’ignorer le CASF. Il existe des précédents qui nous encouragent dans cette voie et renforcent notre confiance dans la justice. Dans le cas contraire, il nous restera à inventer de nouvelles formes d’initiative et de résistance, à la mesure de la situation.

Eric Graff

Denis Maciazek

Citoyens de Metz, Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère

 

 


[1] On écrit généralement l’expression « état de droit » avec des majuscules, nous préférons les minuscules, car nous l’entendons au sens de situation, ou de complexion, pour parler d’une phase de l’histoire où un pays est régi  de façon transparente par des lois au lieu de l’être par un État dont les dignitaires s’enflent de majuscules pour incarner le Droit.

[2] Les prénoms sont modifiés, nos amis du camp ont assez d’ennuis comme ça

[3] M. Denis Jacquat, et Mme Marie-Jo Zimmermann députés UMP de Metz.

[4] Ressortissant kosovar, dont je modifie le prénom, pas à sa demande — il se déclare disposé à assumer toutes ses paroles, confiant en la liberté d’expression proverbiale dont nous jouissons en France — mais pour lui éviter de ennuis dont j’attends d’être sûr que notre démocratie le met à l’abri. Il m’a demandé de le filmer pendant qu’il me faisait ses déclarations.

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