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Billet de blog 18 juin 2019

Comment l’on traite les enfants en Moselle, premier épisode, David dort par terre

En Moselle, les choix politiques de l’État et du département réduisent de jeunes mineurs isolés à la misère et aux traitements dégradants. Les conditions ignobles de l’accueil ne résultent ni d’un manque de moyens, ni d’une quelconque incompétence. Elles constituent un choix délibéré et concerté entre différentes instances, comme nous le montrerons plus loin.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère s’est organisé pour enquêter sur ces conditions de vie. Un reportage vidéo est en cours de réalisation, et dès à présent, à partir des témoignages collectés, je publie quelques billets destinés à alerter l’opinion et mettre les pouvoirs publics face à leurs responsabilités. 

C. Gimenez © Paracuellos

Premier épisode : David dort par terre

Quand David est arrivé au Centre Départemental de l’Enfance (CDE) à seize ans, on lui a attribué une couchette dans le réfectoire. Selon les jours, ils sont entre vingt et trente jeunes à dormir ainsi au sol. Le soir, ils posent leurs matelas sur le carrelage et à six heures du matin, ils les retirent pour les entasser dans un sous-sol.

« Avant, dans la salle à manger, dormaient ceux qui font des conneries, par exemple ceux qui faisaient des fugues, qui ne restaient pas au foyer, pour les punir on les laissait dormir au salon. Et maintenant il y a vingt-trois personnes… », nous explique son ami Eddy passé par là deux années auparavant.

Dormir par terre dans un réfectoire : ce qui était une sanction est devenu la norme au CDE de Metz.

David a dormi ainsi dix jours d’affilée avant d’être mis dehors pour avoir perdu son passeport. Une bénévole qui maraudait pour venir en aide aux personnes à la rue a négocié puis obtenu son retour au CDE où il a retrouvé son rectangle de mousse. Il ne dort plus sur le carrelage du réfectoire mais, toujours sur le sol, au pied de lits superposés dans une chambre prévue pour deux et qui accueille quatre jeunes. Dans d’autres chambres aménagées pour quatre personnes, il peut s’en trouver sept ou huit. Les plus chanceux disposent d’une armoire pour deux, sans clef. Les vols et les bagarres sont monnaie courante.

« Normalement, on arrive à s’entendre, mais quand il y a des vols, ça fait des bagarres, on n’a pas le choix. »

Référent·es ASE inaccessibles

Les jeunes placés dans les structures de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) sont, en théorie, pris en charge par une équipe éducative interdisciplinaire qui veille au développement de leur personnalité et leur socialisation, les suit dans leur vie quotidienne et dans la réalisation de leur projet personnalisé d'accompagnement, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'établissement, et ceci également au début de leur vie adulte. Pour chaque jeune est désigné, au sein de cette équipe, un·e référent·e ASE garant·e de l’effectivité de ces missions (Article D312-59-10 du Code de l’Action Sociale et des Familles).

Eddy, par exemple, apprécie les rencontres avec son éducateur référent, mais se plaint de leur rareté : « Ça fait un mois que je demande parce que bientôt je dois passer au tribunal pour une demande de nationalité française, ils me disent qu’il y a des urgences, des trucs comme ça. » David, quant à lui, connaît depuis trois mois le nom de sa référente, mais pas encore son visage. Il demande des rendez-vous pour l’interpeller sur ses conditions de vie et les difficultés qui en résultent sur son travail scolaire. Il est inscrit au Lycée du Bâtiment de Montigny-lès-Metz. « Je vais à l’école, et je dors par terre », voudrait-il lui faire savoir.

Les « salons » (réfectoire) du Centre Départemental de l’Enfance de Metz, route de Plappeville, où des enfants dorment par terre.

La nourriture est, selon lui, insuffisante en quantité et en qualité — « Il y a beaucoup de personnes et il n’y a pas assez à manger. Des fois ils servent des bons trucs, mais des fois ils servent pas des bons trucs. » —  heureusement compensée par les repas pris à la cantine du lycée.

« Pour prendre la douche, c’est trop difficile. Il y a quatre douches et on est soixante personnes. T’as les jeunes qui ouvrent les portes pour rigoler, et tout ça. Les toilettes sont sales, c’est normal, la femme de ménage, elle ne peut pas faire pour soixante personnes, il faudrait venir au moins cinq fois par jour… »

Mineur ou pas ?

Un jour, on convoque David pour lui signifier la fin de sa prise en charge, ou ce qui en tient lieu : « On sait que tu n’as pas 17 ans, mais 22 ans et des enfants dans ton pays natal, ta place n’est donc pas ici. » Il se rend à son ambassade et obtient son passeport biométrique en bonne et due forme. Il réussit de la sorte à se rétablir dans ses droits de jeune mineur. Il est ensuite hébergé au Foyer du Jeune Travailleur (FJT) Pilâtre de Rozier dans un autre quartier de Metz. C’est là qu’il fait la connaissance d’Eddy qui est passé deux années auparavant par les mêmes galères.

Le Foyer du Jeune Travailleur Pilâtre de Rozier à Metz

 « Pilâtre de Rozier, c’est bien. On mange au restaurant, on a les chambres seul. » Une sinécure, comparé à ce qu’il subissait au CDE qu’il réintégrera ensuite, pour une chambre à deux où ils résident à quatre. Il mettra trois mois à être scolarisé. L’Armée du Salut s’en chargera, agissant en délégation de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) de Moselle dont elle perçoit des fonds pour assurer l’hébergement, la scolarisation et les soins médicaux de ces jeunes. En ce sens, il est plutôt chanceux par rapport à ses camarades de chambre toujours pas scolarisés. L’un d’entre eux lui conseille aimablement de retourner dans son pays natal : « T’as rien à faire ici. »

Rester ou partir ?

Avant de se voir attribuer un référent, et, bien entendu, longtemps avant de faire sa connaissance, les jeunes vont rencontrer divers responsables de l’ASE qui, invariablement, lors du premier rendez-vous, leur demandent d’abord s’ils sont bien décidés à rester en France. « Parce qu’il y a des jeunes ici, ils viennent, ils ne savent pas comment c’est la France, après, ils commencent à pleurer, des trucs comme ça, et ils demandent s’ils veulent retourner ou pas. Si le jeune il dit oui, il a le droit de retourner, on lui achète les billets d’avion, et tout. »

C. Gimenez, © Paracuellos

Les motifs pour lesquels ces jeunes s’arrachent de leur pays et restent ici, malgré les avanies qu’ils subissent et les offres incitatives d’aide au retour, sont divers. Eddy et David ne cachent pas les raisons essentiellement matérielles de leur départ à l’aventure : « C’est des motifs économiques, parce que dans notre pays, il n’y a pas trop de travail, même s’il y a du travail, nous on travaille là-bas comme des chiens pour cent balles. C’est pour ça, on est venus. Moi, déjà, je fais un apprentissage en maçonnerie, je gagne plus qu’un professeur là-bas. »

Ah ! l’asile « économique » !

« Là-bas, ajoute-t-il, si tu marches droit, t’as rien. Ta vie, c’est de transporter de la drogue. Quand t’es petit, les grands ils te prennent pour t’habituer, c’est pour ça qu’ils ne veulent pas rester. »

Savent-ils que leur franchise fera les gorges chaudes de ces bonnes âmes distinguant les nobles causes politiques des prosaïques motivations « économiques » ? Connaissent-ils le dictionnaire des idées reçues qui porte aux nues les victimes de persécution, et peste contre les plus pauvres qui nuisent au confort des moins pauvres et ne méritent que suspicion et fermeté ?

Le 3 septembre 2017, nous alertions le président de la république sur la réalité du camp « Blida » de sinistre mémoire, ce bidonville institutionnel coproduit par l’État, la Ville et la société Adoma. Nous lui signalions que « plus de 600 personnes, dont des femmes enceintes et trois nourrissons ainsi que près de 150 enfants, vivent dans des conditions indignes dans Metz. »

Emmanuel Macron recevant notre lettre ouverte en mains propres lors d’une tournée en Moselle

Son chef de cabinet d’alors, Monsieur François-Xavier Lauch, nous répondait trois semaines plus tard, avec cet art de l’équilibre entre humanité et fermeté, que « face à la crise migratoire, Monsieur Emmanuel Macron est convaincu que nous devons être fermes avec les personnes qui ne remplissent pas les conditions de séjour sur notre territoire. Mais la France doit être également généreuse et fidèle à sa tradition d'hospitalité en offrant l'asile, dans des conditions dignes, à ceux qui sont persécutés. Il n'est pas concevable que notre pays accepte, sur son sol et en son sein, que des êtres humains vivent durablement dans les conditions que vous décrivez. »

Telle est la distinction opérée par le pouvoir et certains médias, entre bons et mauvais migrants. Au regard de ce critère, une demande d’asile serait vouée à l’échec. Eddy et David ont plus de chance d’obtenir la carte de séjour au titre de la scolarisation, puis du travail. Cela leur évitera l’humiliation consistant à raconter des histoires abracadabrantes vendues par des passeurs, histoires systématiquement discréditées par les services de l’Ofpra (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) chargé d’évaluer les demandes d’asile. Ils s’épargneront également les longues périodes oisives à subir les incohérences administratives de notre système d’asile.

Leur parcours intégrant formation et emploi leur donnera de meilleures chances de réussite. C’est ce que nous leur souhaitons, nous les Français qui aurons besoin du travail des jeunes, d’où qu’ils viennent, pour financer notre protection sociale.

A suivre…

Prochain épisode, Arthur : « J’ai pas le choix, je veux mourir ici »

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