J’ai été inséré par le logement: merci la société Adoma!

La société Adoma mène depuis le printemps 2017, à l’aide de fonds publics, sur réquisition préfectorale, une série d’expériences en Moselle. Nous donnons ici un témoignage parmi d’autres. Tous les faits, tous les détails sont véridiques, seul le nom du témoin est modifié pour respecter son anonymat, et son récit reprend des éléments biographiques d’autres personnes existantes.

Mon séjour sur le « site humanitaire » de l’avenue Blida

Je m’appelle Pajtim K…, j’ai 25 ans. Je viens de Tirana où je débutais une carrière d’inspecteur de police. J’ai cru bien faire en communiquant à ma hiérarchie des informations cruciales sur un trafic d’armes et de cannabis. C’est là que mes ennuis ont commencé. Passons sur les détails, il ne me restait qu’à fuir mon pays. (v. également ici)

Je suis arrivé à Metz le 1er novembre 2017. Je savais ce qui m’attendait. Les photos et vidéos du « site humanitaire » de l’avenue Blida circulaient largement sur le Web. C’est là que j’ai découvert le concept d’insertion par le logement développé par la société Adoma.

Sur un terrain de 25 ares dans la boue, les immondices, les écoulements d’urine et les excréments, des centaines de rats ont trouvé leur bonheur. Ils se sont merveilleusement insérés sous les tentes dans lesquelles s’entassaient plus de mille humains, un tiers d’enfants, une quarantaine de bébés, sous la férule de vigiles protégeant l’entrée du site contre les irruptions de la presse et des élus du peuple. Nos sympathiques rongeurs ont bien toléré le voisinage des humains pourtant bruyants et souvent agités. Ils savaient aussi apprécier leur chair délicate dans laquelle ils se plaisaient à venir croquer nuitamment...

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Le 15 novembre 2017, le site a été démantelé. L’insertion par le logement appliquée aux rats allait se poursuivre sur les humains dans des conditions inédites. En ce qui me concerne, l’expérience débutera, avec 120 autres jeunes hommes dans un lycée désaffecté.

Le lycée Poncelet de Metz

L’entrée est gardée par des vigiles, interdite d’accès aux bénévoles venant apporter de l’aide, aux journalistes, aux avocats et aux élus du peuple. J’ai vu le médecin humanitaire Raphaël Pitti, conseiller municipal de Metz délégué à l’urgence sociale s’en faire refouler comme un indésirable.

Nous y dormons dans des chambrées de dix à vingt personnes sur des lits picots, avec pour mobilier des sacs en plastique jetés au sol (v. article du quotidien local). On nous en chasse au petit matin et quiconque ne dégage pas assez vite les lieux, ou ne revient pas assez tôt le soir, se trouve exclu de l’expérience de façon irréversible.

Les lits de l'ancien lycée Poncelet Les lits de l'ancien lycée Poncelet

La cuisine se fait à même le sol avec des moyens de fortune.

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Le réfrigérateur consiste en une étagère ouverte à la température ambiante idéalement adaptée à la conservation des aliments.

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Des blocs sanitaires ont été installés dans la cour. Les toilettes sont régulièrement nettoyées, nous assure-t-on, à une fréquence que je suis pour l’instant incapable d’estimer.

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Et pour cause…

Méthodes extraordinaires

La société Adoma mène désormais mon insertion par le logement selon une méthode originale qui consiste à me mettre à la rue. Mon nom, Pajtim K…, est aussi le nom d’un footballeur suisse d’origine macédonienne. Et c’est également le nom d’un jeune homme kosovar hébergé dans une chambrée voisine de la mienne. Notre prénom Pajtim signifie en albanais « réconciliation ». Mais mon homonyme a eu du mal à se réconcilier avec un compatriote qui lui cherchait noise. Son éviction a été décidée. C’est moi qui me suis fait éjecter, par erreur. Depuis, des bénévoles qui suivent de près l’expérience se sont émus de mon sort et ont informé, outre la société Adoma, les responsables du dispositif premier accueil des demandeurs d’asile. On leur répond invariablement : non, il ne s’agit pas d’une erreur. C’est délibérément que nous punissons cet innocent des faits imputés à un autre. Il restera dehors.

Je recommande les services de la société Adoma

J’ai bien compris que je ne suis qu’un cobaye dans cette expérience qui rendra, à n’en pas douter, d’immenses services à l’humanité toute entière. Pour l’instant, je dors sous un pont dans une cabane où s’engouffrent les bourrasques. Je m’y prends des giclées d’eau noire lorsque les voitures passent à toute vitesse sur l’énorme flaque bordant la route. Avec moi, d’autres jeunes hommes partagent les délices de cette insertion. L’un d’entre eux souffre de rages de dents. L’autre s’est fait opérer, puis réopérer de l’appendicite. Il prouve à la science qu’on n’en meurt pas, même dans ces conditions.

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Des bénévoles nous apportent à boire et à manger, ainsi que du bois pour nous chauffer. Sur ordre du préfet, Monsieur Didier Martin, la police vient régulièrement éteindre le feu. Il semblerait que cela nuise à l’expérience qui ne peut se poursuivre qu’à des conditions suffisamment drastiques.

Je suis très fier d’apporter de la sorte ma pierre modeste à l’élévation du niveau de civilisation de la France. Cette insertion par le logement dont je suis le héros prend une tournure passionnante…

Pajtim K… p/o Éric Graff

 

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