Tu signes d’abord, on te dit après

Depuis le 11 octobre 2019, entre vingt et soixante personnes vivant à la rue, sont installées chaque jour dans le gymnase municipal du square du Luxembourg à Metz, soutenues par des bénévoles et activistes, pour exiger l’application des lois : hébergement I.C.I, Immédiat, Continu et Inconditionnel pour toute personne privée de logement. Le Maire de Metz, sourd au dialogue, passe aux actes…

Gymnase du square du Luxembourg à Metz, abritant des sans-logis © Johnny Gymnase du square du Luxembourg à Metz, abritant des sans-logis © Johnny

 « Personnes sans droit ni titre »

« La police est arrivée, ils ont cherché mon père, les autres se sont cachés, ils lui ont donné un papier à signer, j’ai demandé, c’est quoi ? Ils ont dit : il signe d’abord, on lui dira après. »

Ivan et Ivanka ont quatorze ans. Ils sont jumeaux. C’est eux qui assurent l’interface entre les parents — Stan et Nina — et la société. Comprendre la France n’est pas qu’une question de langue. Il y a des codes, des principes, des contradictions. N’y rien comprendre peut paniquer. Et Nina est fragile. Elle peut exploser et plus aucune parole ne l’apaise. Ivan le sait. Il économise les mots, s’exprime posément, traduit mes explications : « La France est un état de droit. La police municipale n’est pas venue nous chasser, elle n’en a pas le pouvoir, elle est simplement venue notifier une requête en référé mesures utiles et bla, bla, bla »

Personnes "sans droit ni titre" évacuées par les forces de l'ordre © Hergé Personnes "sans droit ni titre" évacuées par les forces de l'ordre © Hergé

Maman n’en peut plus

Ivan et Ivanka comprennent un petit peu, au moins l’essentiel. Oui, les policiers ont été intimidants, ils ont eu des gestes et paroles brusques, mais il n’y a pas péril en la demeure. Les jeunes voudraient que leur maman me fasse confiance. Mais elle est déchaînée, elle en veut à Stan qui a signé le papier et à nous tous qui n’avons pas su la protéger contre l’horreur. « Comprenez, Nina, cette requête pourrait servir notre objectif d’un logement pérenne… » Ma voix lénifiante de Pangloss ne fait que l’exaspérer davantage.

Trois semaines à cinq dans une voiture, puis dix-neuf jours dans la promiscuité d’un gymnase envahi par un groupe d’activistes messins, gentils mais un peu déjantés, et d’ailleurs pas toujours gentils : pendant que je développe mon argumentaire juridique, un bénévole gardant le gymnase depuis plusieurs nuits sermonne un des SDF abrités ici qui a tout renversé sur la table en mangeant comme un porc. Nina et Stan étaient sortis d’un CADA sous la pression intimidante d’un personnel zélé qui leur a fait très peur… Elle veut repartir, Nina, dans la voiture, tant pis s’il fait froid, elle a peur. Placides et pro comme des infirmiers psychiatriques, les jumeaux attendent que maman se calme et ne comptent pas trop sur papa qui culpabilise sur son matelas : fallait-il ou non signer le papier ?

Installation dans les vestiaires du gymnase © Eric GRAFF Installation dans les vestiaires du gymnase © Eric GRAFF

Signer ou ne pas signer ?

« Signer ou ne pas signer n’était d’aucune importance. La signature, aussi bien que le refus de signer, n’ont de sens qu’avec des explications claires, au besoin relayées par un interprète dans la langue maternelle, cette signature n’a valeur que d’accusé de réception. Accuser réception n’engage à rien. »

J’improvise un sketch : je suis en Serbie, je ne comprends rien à rien, je me retrouve face à des flics qui hurlent потписати, оставити за три дана, et dans mon hébétude, je signe, ou je refuse de signer… Les jumeaux rigolent, ils ont compris, mais échouent à transmettre le message à maman qui crie de plus en plus fort et papa qui se ratatine, il a honte :

« Oui, mais je suis le seul à avoir signé que dans trois jours nous sommes virés du gymnase, alors que les autres peuvent rester. »

Stan insiste, sur la requête au TA présentée par le maire, son nom figure en première ligne « Notamment Monsieur Stan W… » Monsieur Dominique Gros, Maire de Metz, n’a jamais rencontré personnellement Monsieur Stan W… contre qui il présente notamment une requête visant toute autre personne dite sans droit ni titre et occupant le gymnase dont il demande au juge administratif qu’on dégage tout ça, et notamment Monsieur Stan W…

La requête de Dominique Gros, maire de Metz

Signée par la déléguée du Greffier en Chef du Tribunal Administratif de Strasbourg, la communication d’une requête en référé présentée par la Commune de Metz contre les « demandeurs d'asile et notamment M. Stan W… ainsi que toute autre personne occupant sans droit ni titre le Gymnase du Luxembourg sis rue de la Piscine à Metz, propriété de la Ville de Metz relevant du domaine public communal » présentée le 29 octobre 2019 à 21 heures par des policiers municipaux roulant des mécaniques — « Tu signes d’abord, on t’explique après » — sous les ordres de Dominique Gros, sème la panique.

Trois jours !

Trois jours ! On a trois jours pour dégager ! Ils l’ont dit, les flics, et c’est écrit ! Il y a écrit, effectivement, et en caractère gras « Un délai de trois jours vous est imparti »

Mais un délai de trois jours pour quoi ? Pour dégager ? Mais non. Trois jours « pour présenter vos observations en défense ». Tu peux traduire à ta mère, Ivanka ? Pas trois jours pour dégager mais trois jours pour, euh ! écoute bien… On a trois jours pour démontrer au tribunal que le maire de Metz n’a pas le droit de nous virer, ou pas comme ça…

— Et alors on reste dans ce gymnase ?

— Mais non, on agit pour en finir au plus vite et faire valoir votre droit à l’hébergement. On est entré dans le gymnase le 11 octobre, tous ensemble, pour cesser de vivre à la rue et exiger des Pouvoirs Publics qu’ils appliquent ce droit. Pour les uns ce sera au nom du droit d’asile. Pour d’autres ce sera au titre de l’hébergement d’urgence prévu pour « toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale » (art. L345-2-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles). Et pour les autres, les SDF de Metz, nous demanderons au maire qu’il applique l’article L511-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles en faveur de « toute personne dénuée de ressources et âgée de plus de seize ans » qui « doit recevoir de la commune dans laquelle elle se trouve un abri, l'entretien indispensable, les soins et prescriptions nécessaires en cas de maladie ainsi que des funérailles décentes. »

— Et comment vous faites ?

Comment on fait ?

« J’ai photographié la requête, je l’envoie cette nuit à notre avocat qui connaît déjà la situation. Il est très intéressé. Il y a quatre ans, ce même avocat obtenait du TGI la rétractation d’une ordonnance autorisant le Maire à faire évacuer des pauvres gens qui s’étaient construits des baraques de fortune sur un terrain vague en périphérie de la commune. »

Et puis surtout, on continue l’action politique. Nous étions quatre-vingts, rassemblés mercredi 23 octobre devant la Préfecture de Moselle, appuyés par seize organisations solidaires[1].

Manif devant la préfecture le 11 octobre 2019 © Johnny Manif devant la préfecture le 11 octobre 2019 © Johnny

Quatre-vingt personnes unies pour exiger l’hébergement pérenne de toutes ces personnes trouvées à la rue. Notre action a déjà payé. Sous notre pression, 34 hébergements ont déjà été réalisés. Ce n’est pas assez, on ne lâche rien avant que tout le monde reçoive un toit.

Notre action se poursuit. Demain, jeudi 31 octobre à 14 heures (et non 15h comme annoncé auparavant), devant la préfecture de Moselle, nouveau rassemblement sur ce même mot d’ordre. Venir avec casseroles, sifflets, tout objet bruyant ou assourdissant, venir déguisés en morts vivants à l’image du zombie que deviendra notre état de droit si on le laisse dériver ainsi !

Éric Graff, militant du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère

 

 

[1] Action-Froid Metz, ATTAC 57, BDS 57, Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère, CNT 57, Couleurs Gaies, Extinction Rébellion Metz, Front Social 57, Graoully insoumis, Lutte Ouvrière, MAN (mouvement pour une alternative non violente) 57, NPA 57, Osez le Féminisme 57, le Printemps du changement, Solidaires 57, Sud Santé-Sociaux 57, UNEF Lorraine et Collectif Gilets Jaunes Grand Est.

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