Toutes ces urgences anciennes et durables

Urgence : situation à laquelle on doit remédier sans délai, nous dit le dictionnaire.
Les exemples ne manquent pas surtout quand on s’approche d’une période électorale. Encore récemment, Yannick Jadot, ex-Greenpeace entré en politique chez les Verts depuis qu’il s’est senti floué par le sarko-grenelle de l’environnement, a annoncé au cours d’une intervention en vu des élections européennes de 2009 que son parti voulait « coaliser tous ceux qui se retrouveront sur l’urgence écologique, sociale et démocratique ».

Outre le fait que l’on connaît la ficelle propagandiste des appels en «urgence» visant à discipliner des forces disparates a priori inconciliables voire même irréconciliables ou plus largement une nation, la notion d’urgence quand elle apparaît en dehors d’un contexte ad hoc, cède à la métaphore et devient un outils d’aliénation qui, à force, prend le risque d’épuiser les plus valeureux. Toutes ces urgences que l’on égraine comme on le ferait des perles d’un chapelet au cours d’un jour de prière sans pain, toutes ces urgences qui n’en sont plus depuis longtemps quand on considère tout simplement leur ancienneté, toutes ces urgences toutes plus urgentes les unes que les autres font de nous tous, gens de bonne volonté, citoyens actifs, militants sincères et volontaires de bien piètres urgentistes, de bien piètres pompiers. Chaque jour, mois et même année qui passe, chacun de ces matins nous dit un peu plus notre impuissance quand le radio-réveil ou le «gratuit» trouvé sur la banquette du train nous jette à la face l’une ou l’autre d’entre elles quand ce n’est pas le chapelet tout entier.
En réalité, nous avons à faire à un processus ancien, complexe et lourd de dégradation de la qualité de la vie, amplifié depuis 30 ans par une économie globalisante et délirante. C’est une machine systémique désormais entrée en phase d’autodestruction qui regarde effrontément, si on veut bien le voir, l’avenir de l’humanité bien plus que celle de la planète Terre.
Sommes-nous bien outillés intellectuellement pour prendre avec justesse nos responsabilités et pour y répondre lorsque l’on invoque la déesse «urgence» ? Il faut en douter.
Ce rouleau compresseur nous l’avons créé, agit et adoré. Il tend désormais à nous échapper. Il tend à prendre son autonomie par un phénomène à la fois de convergence de catastrophes et d’emballement. Quiconque a le regard en face des trous paniquerait à moins ! Car ce processus de dénaturation de la vie pourrait bien finir par rayer l’humanité de la surface de la planète. On ne l’arrêtera pas facilement, nous le savons. Et pourtant, nous continuons sans désarmer à invoquer le vocabulaire qui relève de la rampe à incendie ou de la trousse de secours. Est ce bien ainsi, dans «l’urgence», que l’on peut arrêter un ouragan comme Katrina, une crise financière systémique dite des «subprimes», la fonte d’un énième glacier du Groenland, la disparition de dizaines d’espèces animales ou végétales et partant l’effondrement de la biodiversité, la raréfaction de l’eau potable, les guerres pour le pétrole et les cités qui s’enflamment ?
Se débarrasser de ce fantasme de l’urgentiste beau fort et bien musclé si bien représenté par George Cloney dans la série «Emergency», suréquipé de technologies dernier cri, prêt à tailler la chair du seul geste qui sauve, ne veut pas dire pour autant qu’il faille nier cette convergence des catastrophes qu’on voit venir depuis plusieurs décennies et que nous savons tous quasiment sans exception. Nous sauver de cette très mauvaise passe, nous les humains membres de cette humanité à la fois fragile et destructrice, nécessite un autre regard, une autre analyse et d’autres moyens que simplement ceux qui sont requis en cas d’accident ferroviaire ou aérien et qui bien souvent sont très destructeurs. Quiconque a pu observer l’intervention des sapeurs-pompiers sait qu’elle laisse derrière elle un champ de ruines. Au lieu de cette métaphorisation qui ne fait que déplacer la nécessaire prise de conscience politique du problème vers une angoisse légitime mais figée d’un avenir qui déchante, il faut trouver les ressorts d’une profonde réappropriation du cours de l’histoire car, au contraire de ce que l’on veut nous faire croire, nous pouvons faire autrement, il y a des alternatives à notre mode de vie de prédation et il n’y a pas de fin de l’histoire qui tienne tant que nous sommes vivants.
En réalité, nous savons tout cela et nous nous languissons de ne pas parvenir à agir de concert pour mettre à profit tout cet acquis de la connaissance laissé en friche depuis toutes ces longues années de paresse et finalement de renoncements successifs. Nous devons reprendre confiance en «nous» et nous convaincre que nous saurons faire œuvre utile et puissante pour ensuite trouver moyen de nous mobiliser comme on mobilise pour une guerre à la différence près que si nous ne la menons pas alors le processus historique en cours fera vraisemblablement plus de victimes qu’au naturel pour peut-être se terminer le jour de notre extinction définitive.
Certes, il faut faire vite mais il faut aussi faire bien. Cette force, ce projet, doit se construire en avançant ensemble, en faisant les bons choix aux bons moments et en arrêtant de chercher de fausses issues de secours dans les échéances électorales qui font souvent de l’urgence une bien mauvaise conseillère.

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