Pour une candidature et une présidence collective de la gauche en 2022

Pour résoudre le nœud gordien de la candidature commune en 2022 et pour éviter la décapilotade d’un gauche façon puzzle, je propose de réfléchir à une idée un peu dingue : celle d’une candidature collective. Dingue peut-être mais moins que d’imaginer Mélenchon cédant la place à Hidalgo ou inversement et surtout moins dingue que de repartir pour cinq ans de droite.

Je ne peux pas me résoudre à un nouveau quinquennat de droite. Je ne peux pas me résoudre à nous voir nous enfoncer davantage dans le déni de la crise écologique, dans la spirale sans frein du néo-libéralisme productiviste aux ordres du capitalisme financier, dans la contre-révolution intellectuelle réactionnaire et dans la violence sécuritaire qui cache mal son nom de guerre aux pauvres. Donc j’ai besoin d’une vraie présidence de gauche en 2022.

Mais pour que la gauche l’emporte en 2022, elle doit être unie. Aucun scénario réaliste ne peut aboutir à une victoire sans une union forte et large dès le premier tour. Or l’union semble aujourd’hui, dans les schémas classiques que l’on suit depuis 50 ans, impossible à réaliser. Pourquoi ? Parce que la gauche française est plurielle, qu’elle l’est de plus en plus, et que les schémas que l’on a appliqués jusqu’ici impliqueraient que l’une de ses composantes impose son leadership. Ce qui est aujourd’hui impossible parce qu’aucune personnalité issue des cinq principaux partis de gauche (LFI, EELV, PS, PCF, Générations) n’est à même de s’imposer comme le « chef charismatique » derrière lequel vont venir se ranger tou·te·s les autres. Certains ou certaines en rêvent mais cela n’arrivera pas. Qui imagine Hidalgo cédant poliment la place à Mélenchon ou inversement ?

Et puis, merde, on ne peut plus dire que la vraie gauche c’est machin ou machine, que c’est tel ou tel parti. On le sait maintenant, depuis longtemps, que la vraie gauche c’est nous tou·te·s, avec nos différences et nos engueulades. C’est justement ça la gauche, c’est la somme de nos aspirations à plus de justice et d’intelligence contre la machinerie idiote qui nous mène au chaos. Et puis tant mieux si on s’engueule, ça montre que l’on est en bonne santé et que l’on a des convictions sincères mais il ne faut pas pour autant que cela nous interdise à jamais d’accéder au pouvoir.

En France, le pouvoir exécutif est concentré entre les mains du président de la république qui tient son gouvernement d’une main de fer tandis que le pouvoir législatif, le parlement, est largement asservi. C’est vrai depuis l’avènement de la Ve république mais ça l’est encore plus depuis 2002 et l’abandon du septennat qui a calqué les rythmes des élections législatives sur celui des élections présidentielles et qui a transformé l’Assemblée Nationale en chambre d’écho. Aujourd’hui la France est gouvernée par une personne, un chef, un roi, un empereur.

On a donc deux problèmes qui se ressemblent fortement : la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne défigure la démocratie et la gauche est incapable de se réunir derrière une seule personne. C’est de ce parallèle que nait mon idée un peu dingue mais pourtant simple : pourquoi une seule personne ? pourquoi pas plusieurs ? pourquoi ne pas inventer une présidence collective ? Et si, au lieu d’une personne, un chef, un roi, un empereur, on proposait un collectif ? Un groupe de 5 personnes, par exemple, une pour chacun des principaux partis de gauche, qui se présenteraient ensemble pour présider ensemble et pour répondre avec la somme de leurs intelligences aux défis déjà énoncés ?

La notion de chef n’est pas naturelle pour la gauche, c’est une notion fondamentalement réactionnaire. La séquence d’Emmanuel Macron et de son monarchisme républicain assumé est insupportable. On ne peut plus, en 2020, gouverner un pays avec les mêmes fondamentaux que Clovis, Louis XIV ou Napoléon. On a besoin de réfléchir ensemble, de se confronter, de faire des compromis. 

Comment imaginer une présidence collective ? Il ne s’agit pas de modifier la Constitution de la Ve République, là non plus, nous n’avons pas le temps, il s’agit de la tordre, de la tordre dans le bon sens. Si, dans l’état actuel des textes, un seul nom doit apparaître en face de la case « Président de la République Française », qu’importe ! donnons un nom, tiré au sort devant des caméras et un huissier, parmi les cinq candidat·e·s. Mais celui ou celle ainsi désigné·e s’engagera, dès le début, à suivre un protocole décisionnaire dans lequel il ou elle aura la même voix que les quatre autres. Toute décision sera votée entre les cinq président.e.s. Et chacun·e soutiendra cette décision même si elle ne l’a pas votée. On imagine d'ici de belles engueulades mais il suffit de leur donner un cadre clair.

On pourrait imaginer des « conseils présidentiels » en temps limité pour que ces décisions collectives ne grèvent pas l’efficacité du pouvoir. On pourrait imaginer que les candidat·e·s s’engagent dès le début à ne jamais quitter le navire pour ne pas déstabiliser l’équilibre de ce pouvoir collectif. Enfin, si celui ou celle, officiellement nommé·e, ne respectait pas cet engagement et voulait jouer des prérogatives de son statut, il ou elle perdrait immédiatement le soutien des autres partis et la confiance des citoyen·ne·s.

Il y aurait donc une forme d’engagement solennel de toutes les parties en dehors du cadre institutionnel, cela pourrait sembler être une fragilité mais si l’on retourne le problème : est-ce qu’il ne vaut mieux pas un engagement solennel collectif et transparent plutôt que la puissance illimitée d’un pouvoir institutionnel unipersonnel ?

Ce mode de pouvoir serait, certes, innovant mais il est loin d’être complètement irréaliste. Alors pourquoi ne pas au moins y réfléchir sérieusement ? Vus les enjeux écologiques et sociaux et vue la situation de la gauche, nous n’avons plus le temps de ne pas inventer.

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