Centre hébergement du XVIe : ma réponse à un habitant

Plutôt que de dire que c'est très méchant de ne pas être solidaires, redisons que c'est une chance que de vivre la ville comme elle est.

Cher François,

J’ai récemment partagé sur Facebook un article de Libération qui faisait état des très violentes réactions des riverains contre l’installation d’un centre d’accueil pour sans-abri dans le bois de Boulogne face à l’avenue du Maréchal Maunoury. Mon post s’insurgeait contre la violence des propos et des menaces proférées contre ce futur centre alors qu’il en existe tant d’autres dans le reste de Paris sans que cela pose le moindre problème.

Vous avez cru nécessaire, cher François, de m’alerter sur la détresse de ces riverains en rédigeant le petit paragraphe qui suit en commentaire de mon post :

« Eric Labbé, petite question, si demain tu investis 1 Million d'€ dans un appartement pour être dans un quartier calme et tranquille, pour pouvoir être sur que tes enfants puissent se balader dans le quartier sans se faire emmerder et que d'un seul coup la mairie t'annonce l'installation de plusieurs sdf dans le quartier avec toutes les nuisances que cela implique, tu réagis comment ???? Parce que blâmer les riverains c'est facile quand on est pas concerné par le problème, mais si demain tu étais à la place de ces gens, je serais curieux de voir ta réaction! »

Cher François, il est peu dire que votre commentaire m’a chagriné (si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je préfère pour ma part le vouvoiement dans ces circonstances, je ne pense pas vous connaître). Vous dites donc :

« si demain, tu investis 1 Million d’€ dans un quartier calme et tranquille »

Malheureusement, cher François, il est très peu probable que je puisse un jour réunir une telle somme. J’ai beau faire des calculs très optimistes, j’ai pris des options professionnelles (pas mal de social et aujourd’hui la musique) qui ne me permettront jamais d’accéder à un tel nombre de zéro. Après, il faut que je vous fasse cet aveu : quand bien même, j’aurais de telles sommes à disposition, je ne pense pas pour autant que je choisirais de m’installer dans un tel quartier qui, pour être effectivement calme et tranquille, me semble aussi le plus ennuyeux, triste, vieux, pénible, intolérant et agressif de Paris.

« pour pouvoir être sur que tes enfants puissent se balader dans le quartier sans se faire emmerder »

Alors, voyez-vous, cher François, il se trouve que j’élève 3 enfants qui ont respectivement 5, 14 et 18 ans dans le quartier de Stalingrad à la lisière du 18e et du 19e arrondissement et vous serez sans doute surpris mais, malgré le fait que je n’ai jamais pu investir les sommes faramineuses que vous mentionnez, j’ai pourtant cette exigence déraisonnable de voir mes 3 enfants se balader dans leur quartier sans se faire emmerder. Etonnant, non ?

« et que d'un seul coup la mairie t'annonce l'installation de plusieurs sdf dans le quartier avec toutes les nuisances que cela implique, tu réagis comment ???? »

Cher François, il se trouve que sont installés dans mon quartier de Stalingrad (que j’adore et que j’aurais beaucoup de mal à quitter même si tombait un jour du ciel la rondelette somme dont vous parliez) :

- des Centres d’Hebergement d’Urgence
- des Centres d’Hebergement et de Réinsertion Sociale
- des Foyers de Jeunes Travailleurs
- des Foyers de Travailleurs Migrants
- des Centre d’Aide par le Travail (à destination des handicapés physiques et mentaux)
- des centres d’accueil pour usagers de drogues dont le seul lieu d’hébergement de Paris à destination de cette population que je vois depuis ma fenêtre
- plusieurs campements successifs de réfugiés puisqu’en deux ans, 4 se sont installés à moins de 300m de chez nous

Et par ailleurs, plus de 50 % de HLM du même type que le programme de la Porte d’Auteuil contre lequel se battent également les habitants du XVIe arrondissement.

« Parce que blâmer les riverains c'est facile quand on est pas concerné par le problème, mais si demain tu étais à la place de ces gens, je serais curieux de voir ta réaction! »

Bon donc, vous l’aurez compris, cher François, je suis effectivement déjà assez concerné par le « problème » comme vous dites même si je n’habite pas dans le XVIe et malgré le fait que je n’ai jamais imaginé posséder la somme d’argent astronomique dont nous avons déjà parlé. La différence entre moi et les gens du XVIe arrondissement qui sont venus vociférer leur haine et aboyer leurs menaces c’est que, pour ma part, je considère que l’ensemble de ces équipements ont parfaitement leur place dans mon quartier et ce pour plusieurs raisons.

La première c’est qu’il se trouve que pauvres ou pas, salariés ou pas, propriétaires ou pas, jeunes ou vieux, étrangers ou français, en situation régulière ou pas, handicapés ou pas, demandeurs d’asile ou réfugiés économiques, j’estime que tous ces hommes, toutes ces femmes et tous ces enfants ont le droit de vivre, d’avoir un toit et l’accès à un minimum de confort et d’hygiène et que tout doit être mis en oeuvre par la puissance publique pour le permettre.

La seconde c’est que si ces structures n’existaient pas, il y aurait davantage de personnes à la rue, davantage de personnes victimes des marchands de sommeil, davantage de personnes squattant les caves et les cages d’escaliers des immeubles dégradés de mon quartier.

La troisième c’est que je suis très content que nos enfants puissent croiser des personnes venant de tous les pays du monde, des hommes et des femmes de toutes les conditions, qu’ils soient conscients qu’il y a des personnes qui souffrent de conditions de vie beaucoup plus difficiles que les leurs parce que je crois que cela fera d’eux de meilleures personnes.

La dernière c’est que cela me rappelle tous les jours que le modèle économique dominant, porté notamment par les habitants du XVIe et tous ceux qui peuvent réunir des sommes telles que celle dont vous parliez, est un système malade qui génère toujours plus de pauvreté et d’exclusion et que cela ne m’étonne pas que ces pauvres riverains dont vous parlez veuillent cacher cette réalité à leurs enfants mais que je suis pour ma part fier que les miens en soient parfaitement conscients et que nous puissions parler ensemble de tous les moyens possibles pour le combattre tous les jours.

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