Crack à Paris: réponse d'un habitant au Préfet et au Procureur de la République

Crack : pour refuser les salles de consommation, la Préfecture et le parquet défendent leur « politique de dispersion »... Une politique totalement inefficace depuis 25 ans ! Lettre ouverte au préfet Didier Lallement et au procureur Rémy Heitz.

[Lors d'une conférence de presse conjointe, le 19 novembre dernier, Didier Lallement et Rémy Heitz ont exprimé leur opposition à la création de nouvelles salles de consommation à moindre risque (SCMR). La dépêche AFP est reprise ici sur le site de BFM. Ma réponse d'habitant du premier quartier concerné, celui de Stalingrad.]

Messieurs,

Vous estimez que de nouvelles salles créeraient un « lieu de fixation des toxicomanes », contraire à votre « politique de dispersion » après les évacuations de la "Colline du crack" et d'un tunnel de la gare RER Rosa Parks… De qui vous moquez-vous ?

Voilà donc le bilan de votre action parfaitement résumé : deux évacuations. C’est à dire deux journées au cours desquelles vos hommes ont déplacé des usagers de crack d’un point de fixation A vers un point de fixation B. Sauf que le point B s’appelle Stalingrad pour chacune de ces deux opérations et que Stalingrad est le point B de toute votre politique depuis 25 ans ! La situation du quartier entre le Jardin d'Eole et le Bassin de la Villette est totalement hors de contrôle depuis vos fameuses évacuations. Comment osez-vous parler d’un politique de dispersion quand nous partageons chaque jour l’espace public avec centaines de toxicomanes depuis ?

Qu’est-ce que vous appelez « fixation » pour parler des salles de consommation si vous n’êtes pas capables de voir que les usagers sont fixés dans le nord-est parisien et en particulier à Stalingrad depuis 25 ans ? Est-ce que le fait de déplacer ceux-ci de Stalingrad à Barbès, de Barbès à la Porte de la Chapelle, de Porte de La Chapelle à la Porte d'Aubervilliers et de la Porte d’Aubervilliers à Stalingrad est satisfaisant ? Les toxicomanes étaient présents en grand nombre à Stalingrad en 1994/95, ils l'étaient à nouveau en 2001/03, ils le sont de nouveau depuis 2018 et en particulier depuis vos évacuations. Est-ce que vous pensez réellement que ce sont les salles de consommation qui vont fixer le problème ou est-ce que vous vous rendez compte que le problème est fixé depuis longtemps sans salle de consommation ? Est-ce que vous ne comprenez pas que, sans ces futures salles que nous appelons de nos voeux, il ne sera pas possible de désengorger l’espace public ?

Vous posez en « politique » deux actions ponctuelles qui n’ont nullement réduit le problème, qui n’ont même pas éparpillé le problème mais qui n’ont fait que DEPLACER le problème. Et vous l’avez ramené vers un quartier qui le subit depuis 25 ans ! C’est cela que vous appelez une « politique » ?

Par ailleurs, vous n’avez fait que fermer des lieux faciles à fermer (un noman's land entre deux bretelles du périphérique et un tunnel). Comment pourrez-vous appliquer la même politique à des jardins publics, des places, des rues ou des quais ? Vous ne pourrez pas le faire parce que c’est impossible. Et après ? En imaginant que vous arriviez à évacuer Stalingrad… C’est quoi le plan ? C’est où le nouveau point B ? L’extérieur de Paris ? la Seine-Saint-Denis ? comme vous l’avez fait pour les migrants ? Dans des lieux de relégation où les populations sont encore plus fragiles que dans les quartiers populaires de Paris ?

Votre « politique » est un échec complet et vos actions de police tout autant. Vous parlez de « fatiguer le trafic ». Mais ces actions ont un impact sur la situation du terrain (demandez à vos hommes) proche du néant. Vous nous sortez des chiffres d’interpellations et d’affaires ? Sortez nous les chiffres du nombre de consommateurs ! Aucune de ces opérations ne réduit le trafic et vous le savez mieux que quiconque. Chaque petit trafiquant arrêté est immédiatement remplacé par un autre. Aucune de vos opérations n’a réduit la disponibilité du crack. Vous écopez un paquebot avec une petite cuillère. Pour être efficace, votre politique de « fatigue » demanderait des moyens humains totalement hors de portée et vous le savez. Pendant ce temps-là, la disponibilité de la cocaïne ne fait qu’augmenter et le nombre de consommateurs de crack avec elle. Tous les professionnels vous le diront : cette population n’est pas en recul, elle est en forte augmentation et agrège chaque jour de nouvelles catégories de public.

Alors vous continuez de décliner vos petits chiffres et de vous en satisfaire… quel cynisme ! Si vous vous contentiez de déballer ces chiffres iniques pour vous dédouaner et justifier votre action, je ne vous en voudrais pas car peu m’importe votre degré d’auto-satisfaction. Mais ce que vous faites dans cette déclaration, c’est à dire utiliser ces chiffres vides de sens pour vous opposer aux salles de consommations, l’un des rares dispositifs qui auraient un réel impact sur la vie des usagers et celle des habitants des quartiers concernés, c’est proprement intolérable. Vous n’avez pas le droit de refuser aux autres d’agir pour justifier votre déplorable inefficacité.

Cordialement,

Eric Labbé, habitant du quartier de Stalingrad depuis 1994

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.