La musique et le plaisir ne sont pas des variables d'ajustement face à la covid

Le gouvernement a fait le choix de lutter contre la covid-19 en triant les activités en fonction d’un critère d’utilité supposée (le nécessaire et le superflu) plutôt que sur la réalité des critères objectifs de la transmission. A un moment où l’on comprend que la pandémie n’est pas une passade mais un état de fait qui s’inscrit dans la durée, ce choix se doit d’être interrogé.

[un texte initialement publié sur FB le 07/10/2020 et évoqué par Joseph Confavreux dans son article "Corona-blues : la fête est-elle finie ?"]

Arrêté du Préfet de Police du 26 septembre relative aux mesures prises pour lutter contre l’épidémie de covid : "Considérant que l'intérêt de la santé publique justifie de prendre des mesures proportionnées aux risques encourus (...) La diffusion de musique amplifiée et toutes les activités musicales pouvant être audibles depuis la voie publique sont interdites depuis 20h jusqu'à 6h du matin."

Le gouvernement a fait le choix de lutter contre la covid-19 en triant les activités en fonction d’un critère d’utilité supposée (le nécessaire et le superflu) plutôt que sur la réalité des critères objectifs de la transmission. Les lieux de clusters sont pourtant identifiés : le travail, l’école et les rassemblements familiaux sont les premiers d’entre eux. Mais on ferme les bars, les terrasses, les rassemblements extérieurs et on interdit la musique. A un moment où l’on comprend que la pandémie n’est pas une passade mais un état de fait qui s’inscrit dans la durée, ce choix se doit d’être interrogé.

Nous sommes dans une situation inédite d’une immense complexité et il n’est pas question de penser que les choix politiques sont simples. Je veux juste ouvrir la discussion sur certains non-dits fondamentaux de l’actuelle politique sanitaire.

Depuis le début de cette crise, les autorités gouvernementales ont construit une grande partie de leur réponse sur la restriction des contacts interpersonnels. En partie pour pallier un manque de masques, en partie pour pallier des retards sur les tests, en partie pour avoir échoué à mettre en place une politique acceptable de traçage, en partie pour pallier le désengagement de l’État dans l’hôpital public. Mais qu’importe, mon propos n’est ni de revenir sur ces manquements que tout le monde connaît, ni de remettre en cause ce levier qu’est la limitation des interactions mais d’en creuser la nature, la construction et la pertinence.

Quelles sont les fondations inavouées de la doxa du gouvernement sur cette politique de limitation ? Elle s’est construite sur un distinguo strict entre, d’une part, des activités considérées comme nécessaires et, d’autre part, un vaste ensemble de plaisir définis comme superflus. Ce qui est utile à la marche de la nation (le travail, la production, le commerce, la consommation) est sanctuarisé, et ce quel qu’en soit le coût, quand le reste (la culture, le sport, les lieux de vie et de plaisir), peut, à tout moment, être mis à l’arrêt. C’est sur ce distinguo que je voudrais revenir ici au regard de l’arrêté du Préfet de Police cité en exergue et qui interdit de diffuser de la musique pendant la nuit.

Est-il nécessaire d’écouter de la musique ? Ou de danser, de retrouver ses ami·e·s, de rencontrer de nouveaux ami·e·s, de tomber amoureux·se, de parler jusqu’au bout de la nuit, de refaire le monde ? A toute ces questions, le gouvernement a répondu, sans discussion, par la négative. Comme si la musique, l’amitié, l’amour, le rêve n’étaient que les enluminures baroques sur le grand livre d’une vie faite d’utilité économique, comme si jouir et aimer n’étaient que des nids de poule grotesques sur l’autoroute scientifiquement balisé de la reprise économique.

Sauf que, parce qu’on ne tord pas la nature humaine d’une simple injonction, on ne bâtit pas une politique sérieuse sur un mensonge. Personne ne peut vivre en se contentant de travailler et de dormir, on ne réduit pas une société entière à des fonctions utilitaires. Ou alors pas longtemps.

Parce que oui, disons-le, si une telle politique avait miraculeusement le pouvoir de venir à bout de la covid sur un temps raisonnable, nous aurions toutes et tous emboîté le pas. C’est même exactement ce que nous avons fait pendant le confinement du printemps. Mais il se trouve que nous savons aujourd’hui que ce ne sera pas le cas, qu’il ne s’agit pas simplement de supporter un schéma sinistre pendant quelques mois pénibles mais bien, au contraire, d’accepter le virus comme une composante pleine et entière de nos sociétés sur un temps long.

Dès lors, ce qui pouvait être considéré comme superflu pendant quelques mois, ne l’est plus. Nous avons besoin de plaisir, besoin de musique, besoin de nous aimer. Ce n’est pas un hobby, une lubie, un luxe, c’est une nécessité vitale depuis la nuit des temps. Et aucune politique sérieuse ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur cette nécessité. Parce que les effets pervers de cette impasse seraient terribles.

On laisse les transports totalement ouverts, on laisse les commerces totalement ouverts, on laisse aux entreprises la possibilité de faire travailler leurs employés sans la moindre considération sur la nécessité de leur présence… Mais on ferme les bars, les restaurants, y compris les terrasses, on interdit les rassemblements, même extérieurs, de plus de 10 personnes et on interdit la musique, totalement, de 20h à 6h du matin.

D’un point de vue épidémiologique, il y a 3 facteurs sur la transmission : gestes barrières ou non, proximité / distanciation, intérieur / extérieur. Un événement festif extérieur où chacun porte son masque et où l’organisation du site permet de s’asseoir de manière relativement isolée pour boire un verre ne pose AUCUN problème d’un point de vue épidémiologique. En revanche, une fête dans un petit appartement parisien bondé sans masque où l’on danse touche-touche pendant des heures avec les fenêtres fermées coche toutes les cases du cluster.

Or que vont faire les personnes privées de terrasse quand on ferme les bars ? Ils ne vont pas rentrer se coucher, c’est un fait. De même que les gens qui aiment faire la fête n’arrêtent pas de la faire depuis qu’on a fermé les clubs. Ou que celles et ceux qui vont à des concerts de punk ne se ruent pas sur les mots-croisés en attendant la reprise des concerts. La conséquence est simple et claire : chaque événement public qui n’a pas lieu entraîne mécaniquement l’émergence d’un événement privé dans les conditions possiblement idéales d’un cluster.

Nous avons appris à respecter les gestes barrières depuis des mois et il ne s’agit pas de dire que nous faisons n’importe quoi dès qu’aucun vigile ne nous surveille. Il s’agit simplement d’être réaliste sur le fait qu’il est plus facile d’exercer nos nouveaux réflexes d’autocontrôle dans un environnement public que dans un contexte privé.

Le texte de cet arrêté pousse même l’absurdité jusqu’à, de fait, interdire l’une des seules inventions heureuses du confinement : les fêtes au balcon. Ces moments magiques où un volontaire sortait des enceintes pour mettre un peu de baume au cœur à ses voisins pendant ce long épisode de dépression collective. Avec des bars fermés, on interdit maintenant ces jolis moments nécessaires de communion malgré leur totale innocuité ? Pourquoi ?

Si l’on veut réellement lutter contre cette maladie avec sang-froid et efficacité sur le long terme, il est temps de revenir à une appréciation fine et réaliste de chaque situation concrète plutôt qu’à classer les activités humaines à l’aune d’un jugement moral intrinsèquement ringard. La nouvelle temporalité de cette épidémie doit absolument nous ramener à plus de réalisme dans l’appréciation de nos besoins humains. La musique et le plaisir en font partie.

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