Nez crochus, rois des cons, têtes de bites enturbannées... Où exactement s'arrête la liberté d'expression ?

Est-il encore possible d’exprimer des nuances en ces temps de slogans, de malentendus, de crispations communautaires, où la violence verbale se nourrit de la violence physique des autres ? C’est ce que je voudrais faire dans ce billet, qui n’est évidemment pas un plaidoyer contre la liberté d’expression. Je voudrais seulement partager une réflexion sur les façons d’exercer ce droit fondamental. 

Les événements quels qu’ils soient, et la façon qu’ont les médias de les raconter, nous placent souvent dans une position réactive. J’ai eu l’occasion d’observer ce phénomène à de très nombreuses reprises au cours des dix dernières années passées dans une agence de presse. Un fait notable se produit (catastrophe, attentat, crise alimentaire, faillite d’entreprise, etc), et toute la machinerie de la réaction se met en branle. On sollicite des experts, les politiques envoient des communiqués de presse d’autant plus nombreux que l’émotion suscitée est grande. Quelques jours plus tard, une télévision organise un débat toujours teinté par l’émotion, et les hebdomadaires tentent de prendre un peu de recul. Depuis quelques années, les réseaux sociaux font caisse de résonnance. Tout ce petit manège enfle, puis dégonfle, avant d’être chassé par la crise suivante. A aucun moment ou presque, nous n’avons réfléchi. Nous avons réagi à chaud, nous nous sommes ému, nous avons partagé des slogans. Mais réfléchir, envisager la question sur un temps plus long que le temps médiatique, très peu.

Sur l’échelle de Richter de l’émotion collective, l’attentat commis à Charlie Hebdo est évidemment d’une ampleur rarement atteinte. Le slogan dominant ici, « Je suis Charlie », était d’abord une réaction spontanée de tristesse, de solidarité avec les victimes. Plus il était partagé, plus il devenait autre chose, le symbole de la liberté d’expression, porté haut dans les manifestations du weekend dernier. La réaction dominante aux attentats dans le monde occidental aura donc été celle-là : brandir un panneau « Je suis Charlie », synonyme de liberté d’expression. 

Nous brandissons notre liberté d’expression, que nous voulons d’autant plus absolue qu’elle a été attaquée férocement. Nous brandissons notre liberté d’expression, et avec elle notre héritage des Lumières, une certaine vision de la laïcité, et peut-être aussi le lointain souvenir des luttes qui ont permis de séparer l’Eglise de l’Etat, de reléguer la religion à la sphère privée. Ce sont tous ces acquis des derniers siècles en Occident que nous défendons. Et drapés dans l’outrage, nous condamnons avec le même dégoût les attentats et tous ceux qui pourraient avoir une réaction déviant de l’émotion collective. La liberté d’expression est absolue, point. On est pour ou contre, point. Houellebecq est particulièrement convaincant dans ce court billet.

Mais plus on s’éloigne des événements tragiques, plus il devrait être permis, me semble-t-il, d’exprimer des nuances. Il est même essentiel que ces nuances soient entendues si on veut éviter que la société s’enfonce davantage encore dans un communautarisme délétère qui nous conduira à la violence. Pas ces nuances vaines, teintées de complotisme qu’on veut fleurir sur les réseaux sociaux. Je parle plutôt d’essayer de comprendre le contexte dans lequel peut s’épanouir la liberté d’expression.

A mon sens, cette liberté ne se comprend que dans un biotope social fragile, en relation organique avec d’autres droits et devoirs. Brandir une liberté absolue, ça me semble être l’équivalent agricole de la monoculture : c’est peut-être efficace à court-terme, mais à long terme, c’est juste un appauvrissement de la biodiversité dont tout le système dépend. Je sais bien qu’avec cette comparaison je vais me faire traiter de bobo-écolo, voire accuser de complicité islamo-fasciste. Mais après cette introduction un peu longue, je vous invite à regarder ce biotope d’un peu plus près.

Un droit  absolu ?

La liberté d’expression est-elle absolue dans nos pays ? La réponse juridique est non. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, malgré une jurisprudence très libérale, admet que cette liberté peut être limitée dans certains cas, notamment le négationnisme.

Les Etats se montrent plus restrictifs, y compris la Belgique, pourtant connue historiquement pour être un sanctuaire de la liberté d'expression. Notre royaume n’admet pas les attaques vigoureuses contre la personne du Souverain. Ainsi, en 1993, après la mort du Roi Baudouin, Charlie Hebdo (déjà lui) choquait en titrant « Le Roi des Cons est mort », avec un dessin de Chirac affirmant qu’il lui a « légué sa couronne ». Le numéro a été censuré en Belgique. La situation a-t-elle fondamentalement changé, 20 ans plus tard ? On peut en douter.

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Le négationnisme est également sanctionné pénalement dans plusieurs pays. En Belgique, une loi de 1995  pénalise la minimisation de l’Holocauste.

Ce genre de loi a été développé à une époque de plus grande cohésion dans la société, dans un contexte pré-11 septembre et pré-réseaux sociaux. Le consensus social sur ce qu’il était convenable de dire ou de ne pas dire était plus solide. On ne plaisantait pas avec la Shoah comme l’ont montré la condamnation de Jean-Marie Le Pen pour sa blague sur « Durafour Crématoire ». Le racisme était relégué aux franges marginales de la société ; il ne s’étalait pas encore courageusement dans ces commentaires anonymes sur les réseaux sociaux. L’islamisme n’était pas encore présent sur le territoire européen. Dans le monde musulman, il était placé sous un couvercle par une génération de dictateurs que le printemps arabe a balayés.

Bien sûr, il était possible de déconner, et c’est ce que faisait Charlie Hebdo, avec d’autant plus de facilité que ses dessins se partageaient en papier, lus par un public intelligent sachant décoder tous les degrés, du deuxième au trente-sixième, et sachant jouir de cette irrévérence. C’était avant que tout circule sur internet, et bien avant que Charlie Hebdo soit tiré à cinq millions d’exemplaires.

Mais aujourd’hui, dans nos sociétés multiculturelles, cette liberté d’expression (comme l’arsenal juridique qui l’encadre et le consensus social sur lequel elle s’appuie) est mise sous pression.

Une catégorie de la société questionne le droit au blasphème. Certains musulmans ne veulent pas qu’on caricature le prophète. D’autres questionnent le tabou de la Shoah. Jean-Marie Le Pen, Ahmadinedjad et Dieudonné franchissent allègrement le point Godwin.

Comme beaucoup de monde, je le regrette. Mais si on n’apporte pas des réponses à ces questions, si on les écarte d’emblée comme étant illégitimes, je crois qu’on se condamne à s’enfoncer toujours plus dans le repli communautaire, dans la libanisation de la société. Il faut retrouver un peu de consensus sur ces questions, un peu de colle sociale. Sinon Eric Zemmour aura eu raison de prédire une guerre civile. Il faut se parler. Il faut rediscuter de ce qui est admis, et pourquoi. Pas forcément pour arriver à des conclusions différentes. Mais parce que l'exercice de nos libertés doit être mieux compris et expliqué.  

Nez crochus et enturbannés ridicules

Quel est le consensus social aujourd’hui sur la liberté d’expression ? Et où sont les points critiques ? Pour faire court, on pourrait dire que les pays d’Europe admettent qu’on critique une religion (droit au blasphème), mais pas qu’on dénigre ses pratiquants (racisme). On peut critiquer un concept, mais pas une personne sur base de son origine ethnique ou de sa confession. 

Ce n’est pas blanc ou noir. On peut par exemple caricaturer les banquiers sous forme de requins, mais c’est sans doute parce qu’on dénonce une forme générale de cupidité. Cela n’en offense pas moins les professionnels de la finance, qui ne sont pas tous des rapaces. Il est également admis, même si cette forme d’humour est un peu tombée en désuétude, de faire de blagues basées sur la nationalité, par exemple se moquer des Belges pour les Français. Ici, il y a une atteinte sur base de la nationalité, qui est sans doute acceptée parce qu’elle est inoffensive.

Par contre on ne peut pas caricaturer un juif avec un nez crochu, ni un juif en banquier, car il s’agit d’un stéréotype racial. Ceci est bien sûr renforcé par notre conscience historique très forte de la deuxième guerre mondiale et des événements qui l’ont précédée. Ce genre de caricatures a nourri l’antisémitisme dans les années 1930. Notre conscience historique et un certain sens de la responsabilité collective face à la déportation des juifs nous interdisent de blaguer avec ce sujet. Six millions de morts, c’est le totem absolu de l’Europe, la seule chose qui s’approche un peu du sacré dans nos sociétés laïques.

L’humour sur ce sujet est d’autant plus tabou qu’il est souvent pratiqué par ceux qui flirtent avec le révisionnisme. Le Pen et Dieudonné minimisent l’existence et/ou l’importance historique des chambres à gaz.

Ici, la liberté d’expression se heurte donc à une sorte de concept : le nombre de victimes et le caractère systématique de leur mise à mort a élevé la Shoah à un niveau conceptuel, ce qui rend impossible de faire des blagues. Il n’est pas permis de relativiser cette tragédie.

C’est à juste titre que nous prenons soin de la transmission de notre histoire, car seule cette connaissance collective permettra qu’on ne fasse « plus jamais ça ». Accepter l’amnésie serait ouvrir la porte à la barbarie. Mais ceci ne doit pas nous empêcher de réfléchir à cette sacralisation.

Essayons de sortir de notre perception judéo-chrétienne et de notre vision européenne de l’Histoire. Juste pour un instant, plaçons dans une vision plus arabo-musulmane.

La plupart des Arabes ne nient pas l’existence de l’Holocauste. Mais de leur point de vue, il est de plus en plus injustifiable de sacraliser la souffrance des juifs sous le nazisme, au regard de celle subie par les Palestiniens, qui ne peut prétendre à ce caractère sacré, en dépit du fait qu’elle dure depuis si longtemps, et qui par une ironie cruelle trouve indirectement son origine dans l’Holocauste.

Pour les musulmans, il est d’autant plus difficile d’admettre le caractère sacré de l’Holocauste, si les occidentaux ne reconnaissent pas ce qui est sacré à leurs yeux, comme la représentation du prophète.

Chez les occidentaux, on aurait presque tendance à penser que les musulmans sont retardés. Leur histoire a débuté six siècles après notre ère, disent certains, de façon mi-ironique, mi-sérieuse. Ils ne parviendraient pas à comprendre la distinction que nous faisons entre le blasphème et l’insulte. Ils se sentent injuriés sans raison, puisque nous ne visons qu’un concept abstrait.

Je crois pourtant qu’avec davantage d’empathie, nous pouvons comprendre pourquoi ils se sentent offensés.

Un examen plus approfondi de nos propres tabous nous permet aussi de comprendre que nous aussi avons nos zones sacrées, où le blasphème ne peut pénétrer. 

Devoir d’empathie

Mais encore, me direz-vous ? Comment sortir de ce grand malentendu culturel ? Tous les éléments évoqués plus haut (héritage des Lumières, droit au blasphème, société multiculturelle, Holocauste, conflit-israélo-palestinien, etc.) se mélangent pour donner un cocktail explosif qui menace de nous péter dans les mains.

Comment démêler ces fils ? Comment trouver un apaisement ? Peut-être on n’y arrivera pas, peut-être la société deviendra-t-elle de plus en plus violente. Mais on peut aussi espérer autre chose.

Pour y parvenir, je crois qu’il faudrait faire émerger un devoir d'empathie. Au lieu de nous cabrer sur nos droits (ce que la société nous doit, par exemple le droit de dire ce que l’on pense), on ferait bien de penser aussi à nos devoirs (ce que l’on rend à la collectivité), et l’un d’entre eux est à mon sens ce devoir d’empathie.

Chaque communauté devrait œuvrer à prendre conscience des perceptions différentes des autres communautés. Ecouter l’autre, prendre conscience de sa vision de l’histoire avant de faire valoir la sienne, me semble être une saine démarche. Pour que la société multiculturelle fonctionne, les communautés ne doivent pas juste cohabiter sur un territoire, elles doivent se parler.

Les initiatives en ce sens devraient être encouragées par les pouvoirs publics. Conditionner les allocations sociales à un parcours d’intégration, comme on essaie de le faire depuis des années, est-ce suffisant ? Est-ce même efficace ? On peut vraiment douter que cette intégration à la dure favorise le vivre-ensemble.

Je crois que des lieux d’échange devraient être favorisés. D’abord à l’école, où il faut continuer d’encourager la mixité malgré toutes les difficultés que cela provoque.

A l’école aussi, il faudrait que des journalistes, des dessinateurs viennent parler de la liberté d’expression. J’ai participé, il y a quelques années, à un programme appelé « journalistes en classe » et j’ai pu mesurer à quel point cette parole extérieure pouvait provoquer des débats passionnants pour les enfants et les jeunes. Les professeurs ne doivent pas être les seuls à exercer cette pédagogie difficile.

Les associations de différentes communautés pourraient être invitées à se rencontrer. Pourquoi ne pas créer une plate-forme, financée par les pouvoirs publics, qui encouragerait ce genre de rencontres ? Elle permettrait de dépasser la logique défensive de droits qui est au cœur des organismes de lutte contre le racisme.

Tous ces lieux de rencontre pourraient encadrer la liberté d’expression. Pas la modérer.  Contrairement à un Olivier Berruyer, qui appelle les caricaturistes à se censurer au nom de l’apaisement, je crois que nous ne devons rien céder sur la liberté d’expression en tant que telle. Ce serait un terrible renoncement. Charlie Hebdo doit pouvoir continuer de caricaturer le prophète, même avec une tête de bite, comme le montre Olivier Berruyer. Ce n'est pas aux caricaturistes de se modérer. C'est nous tous qui devons mieux expliquer.

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Houellebecq a raison de revendiquer une liberté d’expression totale. C’est ce qui l’entoure que nous devons faire évoluer.

Retrouver du consensus, de l’empathie, de la pédagogie. Sans cela, nos sociétés multiculturelles ne pourront pas fonctionner, et nos droits seront remis en question. 

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