Politique - Madagascar : Ajuster les actions aux faits

L’instabilité est-elle ancrée génétiquement dans la politique malgache? L’île continent est agitée ces dernières semaines par des tentatives de déstabilisation sous l’influence toujours latente des anciennes forces face à un pouvoir exposé à une situation toujours complexe, héritée de chacune des pages mal tournées de l'Histoire.

Madagascar est une île d’exception politique, subissant cycliquement des dysfonctionnements qui causent des crises économiques profondes et des événements impactant la société civile. Si beaucoup d’analystes et d’observateurs savent tirer la sonnette d’alarme, craignant des embrasements qui vont venir exploiter la misère sociale, la gouvernance, les partis et leurs leaders restent acteurs majeurs d’un manque de cohésion et d’humilité devant l’histoire et la cruauté des faits.

Hery Rajaonarimampianina et Andry Nirina Rajoelina Hery Rajaonarimampianina et Andry Nirina Rajoelina

L'histoire est têtue. L’actuel président élu Hery Rajaonarimampianina se fait connaître lors d’une période de crise accrue, en 2009 alors qu’il est ministre des Finances et du Budget, d’un gouvernement de transition érigé par Andry Rajoelina et après une prise de pouvoir anticonstitutionnelle qui a chassé Marc Ravalomanana qui était alors le président en place.

Andry Nirina Rajoelina et Marc Ravalomanana Andry Nirina Rajoelina et Marc Ravalomanana
Suite à l'élections présidentielle du 16 Décembre 2001 - Marc Ravalomanana avait lui même pris le pouvoir en s’autoproclamant en février 2002 lors d’une investiture au forceps non reconnue par la communauté internationale après un face à face musclé avec Didier Ratsiraka, “l’Amiral rouge” qui lui était parvenu à présider de 1975 à 1993, puis de 1997 à 2002. Madagascar aura un instant deux présidents, devant un refus d'un second tour et l'entêtement du président Ratsiraka. C'est en mai 2002 que Ravalomanana sera officiellement reconnu, sur un processus très ardu, encadré par l'UA.

Le président Ravalomanana qui a été forcé à l’exil par le jeune Andry Rajoelina dès Mars 2009 retrouvera la terre malagasy en 2012, alors que Didier Ratsiraka en exil sous Ravalomanana, lui, sera exilé plus de neuf années.

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Histoires de Présidents

“Self-made man”, Marc Ravalomanana a un talent certain pour les affaires, issu de milieu modeste il parvient à être à la tête d’un empire dans l’agro-alimentaire en étant parti d’une laiterie familiale à taille humaine, et même si il persiste une tradition religieuse ancrée à Madagascar, il sera le seul à faire entrer l’église réformée qui a des milliers de fidèles, en politique, en devenant le plus solide financier de celle-ci notamment, et en utilisant par la même occasion, ce vecteur comme un biais de propagande.

 Andry Nirina Rajoelina est né en 1974, il est fils de colonel. Il sera le plus jeune président de l’histoire malgache, binational, il héritera la nationalité française de son père qui a combattu pendant la guerre d’Algérie. Il arrêtera ses études après le baccalauréat et deviendra animateur de soirées “hype” dans la capitale, à une période ou son réseau social et des opportunités favorables à sa réussite le mèneront à se réaliser en tant qu'entrepreneur. Après avoir été maire de la capitale, puis président d'une transition aussi longue qu'un mandat, c'est en 2016 qu’il reviendra aux études en poursuivant une formation en sciences politiques et diplomatie.

C’est un profil détonnant qui assumera de recevoir les pleins pouvoirs issus d’un directoire militaire des plus tendus. Cette démarche n’est pas permise par la constitution malgache et une vidéo de ce jour précis sur You tube titrée “Capsat refuse le directoire militaire” montrera que le plus reconnu des conseillers, Norbert Ratsirahonana, président de la HCC en 1993, puis président intérimaire de la République de septembre 1996 à février 1997 et plusieurs fois candidat malheureux aux élections présidentielles, était présent. Celui-ci avait pourtant assuré de son soutien Marc Ravalomanana en 2001 alors qu'en 2009 il sera conseiller spécial de Andry Rajoelina et membre de la Haute autorité de Transition.

Didier Ratsiraka est de la côte Est, il est fils d’un fonctionnaire de l’administration coloniale française qui lui même était très impliqué en politique. C’est un officier supérieur de marine, élève brillant il a étudié au lycée Henri-IV et est sorti deuxième de sa promotion de l’Ecole navale, il sera ministre des affaires étrangères de 1972 à 1975 et parviendra à enclencher une rupture avec la France. En obtenant notamment la sortie de la zone franc ou le départ des militaires français du territoire malgache, Jacques Foccart voit d’un mauvais oeil ce ministre, qu’il surnommera “Le Caméléon”.

Hery Rajaonarimampianina, le président en exercice est plus un technicien qu’un politicien quand il est poussé par Rajoelina, il sera élu le 17 Janvier 2014. A ce moment de l’histoire l’ancien président de la Transition Rajoelina, qui lui avait fait confiance alors qu’il était ministre des Finances et du Budget et qu’il avait dû gérer un pays qui ne bénéficiait plus des soutiens de la communauté internationale, espère le poste de premier ministre. Mais une rupture s’opère et le “poulain” n’agit pas en sa faveur, il parviendra après son accession aux plus hautes fonctions de l’Etat, à finalement créer un espace pour son parti, le HVM, et à s’imposer. Il a fait des études et dispose d’une licence en sciences économiques à l'Établissement d'enseignement supérieur de droit, d'économie, de gestion et de sciences sociales (EESDEGS) de l'université d’Ankatso Antananarivo. Au Canada il obtiendra par la suite un DTS et un diplôme d’expert comptable.

Ombres au tableau

Le 26 Mai 2015 les députés entrent en fronde, dénoncent un manquement au respect de la Constitution en ce qui concerne la séparation des pouvoirs et demandent la destitution du Président, demande qui sera rejetée par la Haute Cour Constitutionnelle. En 2017 la co-fondatrice du HVM, parti du président Hery Rajaonarimampianina, et conseillère spéciale  est incarcérée pour abus de fonction, favoritisme dans l’attribution de marchés publics et détournements de fonds publics. 

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Et Aujourd’hui?

Aujourd’hui la fragilité politique reste intacte. La population subit de plein fouet les conséquences de ces désordres politiques aux impacts économiques immédiats qui s’installent rapidement dans chaque foyer. La société civile via les collectifs de jeunes, se formalise de plus en plus et de manière pacifique, au travers de la culture par exemple via le slam ou la musique, de créations d’opérations de sensibilisation, ou encore de slogans choc qui visent à éveiller les consciences. Les réseaux sociaux ne sont pas en reste même si les internautes malgaches savent que le faible taux de connectés ne pourra que toucher une cible extérieure sur la réalité malgache, et non une cible locale qui vit pour une grande partie en précarité et n’est pas sur internet.
Pauvreté, malnutrition et inégalités sociales persistent, quand le rapport du PNUD et du ministère de l’économie et du plan révèle que depuis l’indépendance “la trajectoire de croissance est chaotique”. Les catastrophes naturelles ne sont pas en reste, plus de 9 millions de malgaches ont été touchés par cyclones et sécheresses entre 2014 et 2015. Selon le même rapport, à Madagascar, en 2012, 70% de la population est considérée comme pauvre, et plus de la moitié des malgaches souffrent de pauvreté multidimensionnelle, qui concerne la privation dans le domaine de l’éducation, de la santé et du niveau de vie. EN 2010, 9 emplois sur 10 étaient donnés dans l’informel, selon l’étude, en moyenne, aucun membre d’un ménage n’a achevé cinq années d’étude, ce même ménage a connu la perte d’un moins un enfant, et au moins un membre de ce ménage est en situation de malnutrition. L’accès à l’électricité, à l’eau claire, et aux conditions sanitaires requises ne sont pas atteints, et cela porte à plus de 54% du taux de la population, soit 5 ménages sur 10, qui sont touché par ce degré de sévérité de la pauvreté.

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“Une pauvreté monétaire avec de grandes disparités géographiques Entre 1993 et 2012, le taux de pauvreté a beaucoup fluctué à Madagascar de 70,0% à 71,5%. Cette évolution est très marquée par les phases de crises politiques, notamment en 2001/2002. Selon les milieux de résidence, c’est en milieu urbain que la pauvreté a le plus reculé entre 1993 et 2012, avec une baisse de -1,6 points, contrairement au milieu rural où il a augmenté de 2,8 points.”

Le lien du rapport du PNUD et du ministère de l’économie ici :

http://www.mg.undp.org/content/madagascar/fr/home/library/mdg/publication_1111.html

 

 

 

 

 

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