Mes Mots de passe - L'île rouge est une femme

On se dit toujours qu'un jour, on écrira... On écrira pour «ne pas oublier» dit-on. Une façon de prendre le dessus sur nos souffrances, de les dompter, de les provoquer, voire même de les narguer parfois mais sans trop les vexer, et matérialiser sa rancœur et souvent sa haine sans avoir besoin de se l'avouer.

Diégo Suarez, à Madagascar © Erika Cologon Hajaji Diégo Suarez, à Madagascar © Erika Cologon Hajaji

On se dit toujours qu'un jour, on écrira... On écrira pour "ne pas oublier" dit-on.


Les jours passent, puis très vite sont venues les semaines, et les années aussi, les malheurs se succèdent, les bonheurs aussi paraît-il. Alors nous voulons écrire, écrire pour nous souvenir, alors que ce sont des bonheurs dont on est amnésique, et non des malheurs.

Tenez, fermez les yeux, et en quelques secondes, notre instinct de survie peut nous resservir une situation insoutenable, qui reste comme un avertissement, une situation atroce, qui nous ampute toujours encore un peu, de ce qu'il y a de plus cher en nous, notre cœur transpercé est resté suspendu au crochet, celui du boucher qui exhibe la chair, celui de la vive douleur.

Pourtant pour rien au monde on ne voudrait se défaire de nos tyrans, des plus grands des malheurs que l'on porte, ils font partie de nous, ils font que l'on se souvient, donc que l'on est vivant, oublier serait pure folie. Et quand ceux qui tentent impunément de nous en soulager s'acharnent et s'échinent, on se débat, car nous en dépouiller serait un viol, allons voyons, le malheur ça se respecte.

Nos malheurs nous rassurent, bien sûr qu' ils nous rassurent, car en leur compagnie nous ne sommes plus seuls. 


Nous vivons dans le déchirement, condamnés à voir le reste de nos jours en monochromie. Les autres aussi nous voient avec eux, nous sommes ternes et tristes, cela entretient le mystère, cela nous arrange quelque fois, que les plus proches sachent que nous cachons bien notre souffrance, avec dignité et grand mérite, cela nous rassure aussi parce que cela nous conforte dans l'idée que la vie est difficile, que le bonheur est rare et qu'il faut s'en méfier, qu'à chaque fois que l'on a connu le malheur on attendait pourtant bien du bonheur, et on s'est fait cueillir par la vie. 
Cette méfiance nous permettra à l'avenir de ne pas prendre le bonheur au sérieux si jamais il se représente. J'ai dit "si jamais", nous ne sommes jamais à l'abri, restons vigilants.

L'ENDROIT


Si je devais écrire sur quelque chose cela devrait être sur l'Endroit. 
L'Endroit est le déclencheur de tout ce que je suis, et c'est grâce à lui si je suis, comme je suis. Je veux dire il y a ma propre famille, en tuteur, et puis il y a l'Endroit...
Je lui dois tout, car sans lui d'autres souffrances beaucoup plus insurmontables et abominables que les souffrances auxquelles il m'a confrontée, m'auraient anéantie, car un fils aurait perdu la vie et de cela une mère ne se relève que peu, elle a toujours un genou à terre, prête à se faire abattre, quand ce genre de tragédie prend place dans sa vie.

Je lui dois tout, aussi parce que ma famille qui, grossièrement tient en une seule personne, ne m'aurait jamais fait autant et assez de mal, mal au point que je doive fuir, me cacher, abandonner, délaisser, oublier, m'inventer, partir, déserter, et surtout vouloir en finir... sans savoir pourtant que c'était la condition sine qua non, pour qu'une autre vie soit épargnée, c'était le prix à payer. Nous sommes bien inégaux face aux tristes événements qui peuvent venir ponctuer nos vies, comme des "bornes" sur le bord du Chemin, kilomètre après kilomètre. 
Doit-on être fier d'être seulement vivant, ou au contraire doit-on se retourner, et constater que la vie s'est arrêtée entre tel kilomètre et tel kilomètre précisément, et que depuis vous n'êtes plus qu'une âme diffuse, sage, victime, sur le bas côté, qui plane, anxieuse, et adhère puis se détache, sans pouvoir gagner les hauteurs, fameuses hauteurs garantes pourtant de votre ultime Salut.

L'Endroit est une île.

Elle est une île qui ne vous laisse pas indifférent. Comme une maîtresse elle vous foudroie et vous capture, et dans l'excitation du secret, de tous vos sens, vous inonde de sensations dont vous étiez encore vierge avant elle. 
Et depuis que vous avez posé les yeux sur elle, vous savez alors que la vie ne sera jamais plus la même, et quitte à ce que cela soit pire, vous êtes prêt à tout entrevoir, et puis... il n'y avait aucune raison pour que le pire menace.
Pourtant tant de regards incisifs vous épient, et tant de choses encore méconnues de votre vigilance pénètrent à l'intérieur de votre psychique à votre insu, pour confortablement s'installer et se poser en traître, tapie dans un coin de votre tête. 


L'île Rouge est une femme.


...De celle qui vous donne sans reprendre, qui en Louve vous donnera le sein, et qui vous laissera fouler ses terres sacrées, en vous laissant les codes et les clés. Mais entendez les chants des fétiches, gloire aux croyances, quand les danses tapent la poussière et envoûtent le novice que vous étiez et que vous n'êtes déjà plus. Elle vous encense, car elle a du chien, énormément de sens, et marche à l'instinct. Elle a de la force, celle de ses arguments, de l'intensité de son argile rouge, et de l'infiniment grand de ses étendues insoupçonnées.
Elle prie, elle entre en transe, elle aime ses ancêtres, les vénère, les porte sur son épaule, embrasse et lave leurs os, et en change les linceuls en bonne mère, après leur avoir parlé. Elle boit et elle mange, elle aime l'excès et l'ivresse, elle s'abandonne aux Dieux, ce qui l'entendent, ceux qui témoignent et se manifestent.
Elle est ici et au-delà, elle côtoie les diables pour les flatter de près, et surtout pour mieux les quitter. Elle flirte avec les anges, les démons et les vivants, les morts et aussi les âmes torturées privées de l'ascension suprême, elle est de celle qui vous bouleverse, et fait surgir de votre personnalité ce que vous ne vous imaginiez même pas rechercher.

...Mais elle est de celle aussi qui vous taillade de plein fouet pour ne plus vous lâcher, à l'écoute de chacun de vos battements de cœur, animale, là où vous ne l'attendez pas, à l'affût de chacune de vos failles, machiavélique et calculatrice, elle est redoutable et toujours en position de force, elle est mentale et physique, elle est ce que vous ne pourrez jamais arrêter, elle n'est pas la mort, elle n'est pas la torture physique, oh non, elle n'est pas les larmes d'un père, elle est plus, elle mérite son respect, un respect sans condition et immédiat, car sans lui vos souffrances seraient vite écourtées, et vos deux pieds déjà dans la tombe, elle est capricieuse et très impatiente, elle ne supporte pas l'humiliation alors... 

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