Politique - Andry Rajoelina à Sciences Po "Ce n'est pas de l'eau, c'est de la pluie"

L'influence se dissimule pour être efficace, c'est ainsi qu'elle s'exerce sur autrui. Les Cercles, le poids des médias, mais aussi les événements médiatiques se mettent au service des Hommes politiques de façon directe ou indirecte. Notre perception est sélective, le pouvoir s'en charge.

Madagascar, une vérité à part, un cas d'école.

"Inviter monsieur Andry Nirina Rajoelina, n'est ni une adhésion à ses idées, ni une amnésie sur la nature et le déroulement de la transition qu'il a dirigée jusqu'en 2013, ni un soutien à sa campagne électorale, ni une ingérence dans les élections malgaches." -Barkaï Hamid Barkaï, président de l'Association Sciences Po pour l'Afrique.

L'organisation par l'ASPA et Newpolis avec la complicité de Paris Match, d'une conférence le 13 Septembre dont le thème est "L'expérience démocratique en Afrique", tenue par le Président de Haute Autorité de Transition Andry Nirina Rajoelina dans les locaux de Sciences Po Paris, a suscité de vives réactions.

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FRUSTRATION

Ce qui choque sûrement vu de l'intérieur, depuis Madagascar, c'est une forme de frustration qui en est la cause, face au fait que les événements tragiques qui ont marqué au fer rouge le basculement du pouvoir entre de Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina n'ont pas encore été justifiés à la hauteur des enjeux. Les acteurs majeurs de ces pages d'histoire sont aujourd'hui et maintenant calés sur l'échiquier politique vers les élections présidentielles malgaches prévues le 7 Novembre 2018. Les déclarations multiples ou les indices essentiels et secondaires continuent de hanter les consciences, et plus le temps s'écoule, plus des personnes qui étaient sur les lieux, proches des corps militaires, associées aux forces opposantes, témoins des échanges cruciaux, ou au contraire dans la tourmente des scènes de sang, ne parviennent plus à retenir le poids de ce qu'il s'est passé.

Ces faits ont divisé de façon catégorique les populations qui subissent avant tout le fait de ne pas être en mesure d'appréhender les degrés d'information, la complexité de la réalité, des réalités, les stratégies et les ratés, quand même les plus concernés eux-mêmes s'égarent quelques fois. Les élites sont aussi éparses, quand Savoir se met au service d'un camp de pensée, il ne sert ni la raison, ni l'exigence de l'objectivité, ni l'éthique de servir une pensée que chacun pourrait emprunter plutôt mille fois qu'une. De toute évidence, au lieu de partager les cicatrices béantes d'un traumatisme collectif, et de collégialement partager nos incompréhensions et nos détresses, pour ensemble déterminer les nouvelles donnes de l'avenir, être forts de nous et imposer un meilleur soi-même, nous nous heurtons, nous abîmons plus encore. Cet effet boomerang de division reste une recette de potion magique qui fonctionne, on détruit le foyer, on brûle même jusqu'à l'âtre... puis on fait de la Politique. On a cheminé d'un pas déterminé dans la boue des coudes et des tournants des dédales des bas quartiers, sourire au tripes, chemise immaculée et staff de campagne, on s'accoutume à ce mélange d'odeurs d'eau stagnante et de déchets de tous ordres amoncelés, pour finalement parvenir à toucher ces Destins à la fois uniques et si banalisés, de familles dépouillées de ce qu'elles n'ont jamais eu. Assise au bord du sommier usé imbibé des odeurs de charbon et d'humidité, un carton retourné en guise de table avec un peu de graisse de zébu en lueur, autour d'une maigre ration de vary amin'anana, enfin un échange franc et valeureux entre la politique et son sujet.

JUSTICE

Coup d'état ou Basculement du pouvoir extra constitutionnel?

Deux versions

Aujourd'hui tant que la justice à Madagascar n'a pas déterminé les réelles implications, détournements, conflits d'intérêts, part des militaires dans le conflit ou sa résolution, origines des tirs de balles réelles sur les citoyens, justification de la démission de la ministre de la justice, menaces sur Ravalomanana ou tractations avec Rajoelina, influences dures de parrains politiques, réalités des étapes de validation de la HCC de la remise des pleins pouvoir à un civil, notams nombreux afin d'empêcher le président déchu de revenir sur le territoire malgache, financements de la part de certains acteurs économiques etc... Il reste comme un livre dont les pages centrales sont arrachées, que l'on dédicace et qu'on lègue à ses enfants, une promesse de chaos, de silence et de résilience sans conscience, certainement une promesse que cela se reproduira. Tout le monde mérite la vérité. La vérité qui rétablit est beaucoup plus digne que l'alcool qui enivre l'ignorance. Le pire subsiste quand, égaré, on se contente des procès factices fait par l'opposant sur l'opposé, à la va vite, derrière le rideau pour être glissé habilement sous les franges du tapis et s'évanouir. Les partisans nombreux du président déchu MR sont restés choqués par l'anéantissement du réseau d'entreprise de l'empire agro alimentaire Tiko et autres, fleuron national, et le traitement du président par les forces qui se sont imposées. Il lui avait été reproché d'avoir géré l'île en business man dont chaque besoin aurait été comblé par ses propres entreprises, autant d'entreprises crées pour autant de nouveaux marchés, des routes jusqu'aux produits de première nécessité tels que l'eau, l'huile, le beurre, ou le lait. L'exonération de taxes et frais douaniers sur ses sociétés, 750 milliards de fmg  entre 1996 et 2001 et 250 milliards d'exonération en 2001 avait aussi su exacerber ceux qui allaient passer à l'acte et renverser le pouvoir.

Rajoelina et Ravalomanana Rajoelina et Ravalomanana

Aujourd'hui la justice manque cruellement au peuple, tellement qu'il prend de plus en plus l'initiative de se substituer à elle. La violence dans les rues ou dans les quartiers reculés a atteint son paroxysme, les dahalos, voleurs de zébus, ont ouvert le bal plus sincèrement sous la transition, profitant d'une instabilité profonde et d'une paralysie institutionnelle qu'ils ont ressenti comme une opportunité contre un "Dina Be" bien désarmé, quand aujourd'hui, on peut se faire lyncher à mort pour un vol de canard et que les trafics de bois précieux, espèces protégées et minerais ont aussi explosé.  

"Au fil de a transition, le pouvoir s'est recentralisé et le pilotage des réseaux de l'économie grise avec Madagascar est alors entré dans une phase de criminalisation de l'Etat, qui s'est reconstruit sur un système où la frontière entre l'illicite et le licite est devenue floue. Les réseaux de l'économie souterraine ont directement enrichi ceux qui ont fait ANR roi, à savoir un groupe de personnalités politiques, religieuses, de militaires et d'opérateurs économiques en rupture avec Ravalaomanana. (...) Au cours des dix dernières années, seulement six condamnations relatives aux quarante infractions sur le commerce de bois de rose avec des peines qui n'ont pas excédé deux ans. " - (Extraits) de Mathieu Pellerin

EN CAMPAGNE

On anime et on soulève les foules, on embrasse des petites têtes brunes, on véhicule l'amour, on transforme chaque meeting en culte de la personnalité, en démonstration de talents de danse, en abondance de joie, de bonne humeur, d'empathie, de proximité, de couleur, d'uniformité, d'audace, de métissage ethnique, de tenues traditionnelles successives pour n'oublier personne, de slogans et de mots "prêts à entendre", d'artistes qui viennent offrir la cerise sur chaque gâteau, épandre de l'oxygène sur des milliers de personnes dans le besoin, jusqu'à ce que la tête tourne. 
Les candidats dont la force financière est affirmée s'arment aujourd'hui d'une équipe de campagne aux standards supérieurs aux "campagnes de Papa". Auparavant nous étions dans le "home made", il était incontournable de posséder talent oratoire fidèle à la tradition du kabary, pilier culturel et traditionnel malgache, qui bien au delà d'un banal long et ronflant discours, demandait une expérience, une patine, toute une vie et bien des générations avant elle. Il fallait également incarner le "Ray Amandreny", le doyen, le sage, celui qui est respecté dans la société, si on devait se plier à l'exercice des urnes. Bien sûr on craignait autant qu'on était fasciné, mais le ton était donné, et les mots avaient un sens. Distribution de T shirt XL bien trop grands venaient boire la sueur dès les premières heures, du tireur de pousse-pousse ou de celui qui acheminait les stères de bois tirées à dos d'homme, le cou ruisselant, les mollets saillants, et le visage crispé par l'effort.  

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Les candidats de l'actuelle course à la présidence, pour certains avaient déjà entamé leur campagne alors qu'elle ne devait pas encore commencer, mais tout vient à point à qui sait attendre, Madagascar s'est enfin démarquée positivement quand le président alors en exercice Hery Rajaonarimampianina annonce et acte sa démission comme convenu par la Constitution, 60 jours avant le jour dédié au scrutin.

Geste salué par plusieurs observateurs ou analystes africains qui ont relevé le fait que les derniers présidents en charge sont sortis ou entrés au pouvoir au forceps, avec des reconnaissances de la communauté internationale tardives, des réconciliations nationales impraticables, et des rejets systématiques des échéances électorales ou des résultats du premier tour, c'est une déstabilisation de moins pour l'île continent.

EFFET DE CADRAGE ET EFFET D'AGENDA

S'arranger avec les terminologies autour d'un sujet, c'est influencer la perception que l'on aura de ce sujet, donner l'impression que l'on ne reçoit pas un personnage qui est relié à une époque trouble quant aux principes de la démocratie, c'est là le point soulevé par certains élèves de Sciences Po qui ont manifesté leur désapprobation face à cette venue. Ils auraient souhaité que soit tenu en évidence que le sens de la démocratie selon eux s'exprime par les urnes, dénonçant la démarche même alors que le pays est en pleine campagne électorale, craignant la propagande déguisée, et enfin, redoutant que leur institution mondialement reconnue, ne soit vecteur de principes contraires à leur base éthique. Ce qui est évident c'est que ces malgaches ou d'autres qui ont également manifesté leur rejet de cet événement sur les réseaux sociaux ou sur le terrain, ne sont pas forcément là pour contrer un personnage ou l'autre, mais plus là pour édifier d'un malaise qui peut garder les esprits si une institution comme sciences po, en reçevant un des acteurs majeurs de cette transition extra-constitutionnelle, validait plus le personnage que les bases de la démocratie, le scrutin. L'ASPA se défend de faire quelconque propagande, de s'ingérer ou d'adhérer aux idées de Andry Rajoelina, ou de faire preuve d'amnésie en ce qui concerne la période pendant laquelle il a été en charge, et Sciences Po se défausse en disant que ce qui est organisé par l'ASPA ne concerne qu'elle.   

Chaque axe de campagne est adapté à l'audience. Faire campagne en utilisant les fuseaux institutionnels à l'étranger demande beaucoup plus de sobriété ou d'humilité, c'est bien là que l'on est. Evidemment la campagne en cours pour la présidence à Madagascar ne se mène pas avec les mêmes artifices que transposée en France. Le tempo en politique est central. Et les médias, réseaux sociaux ne sont pas en reste. L'agenda décide de ce qui est important et non l'inverse, construire la Légende reste le but. Cette conférence, d'un point de vue pur de la communication politique participe bien sûr du travail sur l'image qui peut, la preuve en est, ressortir comme sulfureuse. Depuis les unes nombreuses de la presse locale à Madagascar, qui visent notamment un des plus proche de A Rajoelina, le milliardaire M Ravatomanga qui est apparu dans l'affaire des panamas papers et qui est régulièrement à tort ou à raison, cité comme étant liés aux trafics de bois de rose à Madagascar.

Plusieurs temps articulent la montée en force d'une campagne, et initier ce type de rendez-vous crédibilise un candidat, lui apporte l'image de marque de l'institution, et quelque part, valide une personnalité qui se fait recevoir par celle-ci, qu'on le veuille ou non. C'est là qu'il faut reconsidérer le contenu en prenant le temps d'y trouver la sincérité politique ou intime du candidat et c'est là que l'institution se fait le véhicule de sa pensée. Plus qu'analyser les faits de l'histoire, il nous faut maintenant réaliser que le politique travaille sur plusieurs strates, et cette schizophrénie inévitable insuffle chez nous un tournis qui ne doit cependant pas nous détourner du sujet. 

Ce qui est palpable et dont on se rend moins compte, c'est depuis Madagascar réaliser que nous sommes tout de même passés à des dictatures rigoureuses sans médias et sans réseaux sociaux virtuels, à des degrés progressifs de liberté d'expression. Bien sûr notre place de la République à nous, la place du 13 Mai, nous a été la plupart du temps confisquée, bien sûr la répression est quelque chose que l'on sait définir et qui est qualifiée en général "d'atteinte à la sécurité ou la sûreté de l'Etat", mais cette évolution ne peut être niée. L'ancien temps ne permettait pas de parler politique à table en famille et chez soi, tout autant qu'au téléphone. Cependant la question fondamentale du frein à l'évolution de l'impact favorable de la politique sur la société malgache reste le manque d'articulation des partis politiques, de leur projet de société et de leur idéologie. Nous sommes encore très enfermés sur une personnalité, un hyper président, une icône, plutôt que sur un parti qui, traditionnellement pourrait héberger le socialisme, le libéral, le capitalisme, ou une "droite". (la droite est rarement un parti en Afrique curieusement). Nous avons une habitude du parti unique, et même quand on a plusieurs partis, on pratique à l'intérieur de son concept de pensée, un réflexe de pensée unique, qui n'interroge pas, ne regarde pas le jardin d'à côté. Une façon religieuse de pratiquer l'opinion, en se protégeant du pêché en ne préservant qu'une pensée monocorde. Aujourd'hui les réseaux sociaux permettent de mettre cela en exergue, quand une divergence d'opinion sur un sujet politique peut mener à des attaques personnelles ou des dénigrements en public. C'est alors là que nous sommes les premiers défenseurs de notre propre possibilité de démocratie, en nous permettant d'exagérer, de penser trop, ou d'écouter simplement l'autre depuis la focale de cet autre.
ECH

 

 

 

 

 

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