Jacques Chirac réveille Le bourdon Emmanuel

Aujourd'hui la France doit dire adieu au président Jacques Chirac en plusieurs temps, le temps militaire, politique mais aussi religieux.


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Lundi 30 Septembre, il est 11:22. Un hommage solennel a été rendu aux Invalides où le cercueil du président Jacques Chirac est encore en attente, alors que Bill Clinton, l'émir du Qatar, Vladimir Vladimirovitch Poutine, ou encore le premier ministre libanais Saad Hariri faisant partie des 1900 conviés à la cérémonie, montent les marches de l’église Saint-Sulpice vers un service d'obsèques présidé par Monseigneur Michel Aupetit, archevêque de Paris.

La "Marche funèbre" jouée pour Jacques Chirac aux Invalides © L'Obs

Il est midi. Après avoir sillonné les grandes artère de Paris, le cortège qui évolue au pas encadre le cercueil de Jacques Chirac. Il est accueilli sous les applaudissements des français venus en nombre, applaudissements habituellement réservés aux hommages aux artistes. C'est sous le requiem de Fauré, les cloches de l'église Saint-Sulpice qui tintent inlassablement comme pour le retenir et le tenir encore, et devant les souffles retenus des hommes et des femmes venus saluer une dernière fois le président, qu'un moment de communion et de nostalgie prend place.


Le cercueil de Jacques Chirac entre dans l'église Saint-Sulpice © L'Obs


Bernadette Chirac qui était présente aux premières heures pour une cérémonie religieuse en comité restreint à la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides,  garde encore un peu de sa force pour la mise en terre de son mari, prévue au cimetière Montparnasse. Il reposera dans le caveau familial auprès de sa fille Laurence qui est décédée en 2016 et qui avait laissé un père ravagé par le deuil, qui n'a jamais su se remettre de cette perte. Laurence avait eu une vie singulière, adolescente douée et studieuse, elle entame des études de médecine mais développe une méningite de manière assez subite, puis des troubles anorexiques, qui auront raison d'elle, elle décédera d'un arrêt cardiaque. Ponctuée de tentatives de suicide, sa vie prend fin à l'âge de 58 ans après des années de combat, elle restera selon les dires de son père "son plus grand drame".

Il est midi. Parce qu’il faut renaître de ses cendres et qu'il a été épargné, le bourdon de Notre-Dame s'est fait entendre par la voix de sa plus grosse cloche, le bourdon Emmanuel. Exceptionnellement c'est un sonneur de cloches qui a actionné l'ouvrage aux douze coups de midi, ouvrage qui pèse 13 tonnes et qui est habituellement motorisé. Le bourdon de Notre-Dame a retenti lors d’événements clés, lors de la mort de Jean-Paul II, après les attentats de Charlie Hebdo, du 13 novembre 2015, ou encore pour honorer la mémoire d'Arnaud Beltrame, le colonel qui s'était sacrifié en prenant la place d'un otage lors de l'attentat du Super U de Trèbes, en mars 2018.
Le bourdon Emmanuel © Cathédrale Notre-Dame de Paris

Monseigneur Aupetit est face à un défi de taille si l'on garde en mémoire l'Homélie qui avait été prononcée par Le cardinal Jean-Marie Lustiger en l'honneur du décès de François Mitterrand lors de la concélébration eucharistique. Le cardinal avait notamment dit en le citant, « Le corps rompu au bord de l’infini, un autre temps s’établit hors des mesures communes... La mort peut faire qu’un être devienne ce qu’il était appelé à devenir ; elle peut être, au plein sens du mot, un accomplissement. Et puis, n’y a-t-il pas en l’homme une part d’éternité, quelque chose que la mort met au monde, fait naître ailleurs ? ».  À cette question de François Mitterrand qui cherche une certitude, le souvenir d’un visage m’a répondu : celui du portrait de saint François d’Assise qui, disent ses intimes, orne sa bibliothèque. Dans les traits du Petit Pauvre apparaît le visage du Messie crucifié, Prince de la Vie. Silencieusement, ils répondent l’un et l’autre à la question de celui qui les dévisage : « Quel était le secret de leur sérénité ? Où puisaient-ils la paix de leur regard ? Car, alors que l’esprit oscille devant le mystère insondable de Dieu, n’osant même pas le nommer, voici que, dans ces frères souffrants, apparaît la figure du Christ. L’apôtre Thomas, celui qui doutera, nous l’avons entendu à l’instant, dit à Jésus : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? »

Jésus lui répond :« Moi, je suis le chemin, la vérité, la vie. Personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Ainsi, pour l’homme de cœur pris dans la tourmente de ses propres contradictions et hésitations, s’ouvre, à la suite des paroles du Christ jamais oubliées, le chemin de délivrance où, je cite François Mitterrand, « le mystère d’exister et de mourir n’est point élucidé, mais il est vécu pleinement » ; où la vérité qui semblait si peu assurée, si proche et si lointaine, je le cite à nouveau, « fait que tout se dénoue enfin du fatras des peines et des illusions qui empêchent de s’appartenir » ; où la vie est enfin donnée à celui qui, s’avançant dans ce chemin, et je le cite encore, « saisit sa vie, se l’approprie, en délivre la vérité » ; J’ai mêlé à mon propos des phrases de François Mitterrand, avec cependant la crainte de manquer au respect du mystère de son existence.

(...) Comment se fait-il que nous n’acceptions de découvrir et d’entendre ce mystère qui nous concerne tous qu’au moment où celui qui en témoigne s’efface de la scène du monde ? Pourquoi l’essentiel qui conditionne la vie des peuples et de l’humanité entière a-t-il désormais si peu de place en notre civilisation ? Pourquoi, selon la phrase de François Mitterrand que je rapportais en commençant, « vivons-nous ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes, pressés d’exister, paraissent éluder le mystère » ? Comment laisser sourdre en nous, ainsi qu’il nous y invite, « le goût de vivre d’une source essentielle » ? Pendant quelques instants, le deuil établit le silence, écarte les apparences et les paroles vaines imposées par l’artifice de la communication qui se substitue à la vie. Pendant quelques instants apparaît le réel de la vie pour laquelle nous sommes faits, que nous devons aimer et respecter : l’amour qui donne la vie. Comme le dit l’apôtre saint Jean, « celui qui n’aime pas reste dans la mort »

L'ex première dame Bernadette Chirac qui confiait au micro de Marc Olivier Fogiel en 2009 qu'elle s'était rendue compte assez tardivement que son mari n'avait pas suivi un cursus religieux traditionnel a toujours porté en elle une foi catholique forte fidèlement au modèle courant de son époque.

ARCHIVE EUROPE 1 - Quand Bernadette Chirac parlait du lien entre son époux et la religion © Europe 1

Coups de coeur.
Tradition, religion et hommages du monde entier ont été les arguments forts de cet instant solennel. Si souvent on souhaitait comparer les deux hommes, Mitterrand et Chirac ne portaient pourtant pas le même bagage. Si on connait l'attirance forte que Mitterrand avait pour les choses de l'esprit, le mystique, les sens de la Mort, la philosophie qui devait se dégager de la valeur de la pensée et de la définition de la Vie, Jacques Chirac lui aimait à ce qu'on le pense assez comparable au commun des mortels, il aimait sembler être accessible, sympathique, en parvenant presque à dissimuler un profond amour et une grande connaissance notamment pour les arts primitifs, la culture nippone, ou encore les produits de terroir qui n'avaient aucun secret pour lui. C'est le président français qui aura visité le plus le Japon, entre 40 et 50 fois, n'en déplaise à ses successeurs souvent moqueurs. 

A l'église de Saint-Sulpice
En ce jour précis, Bernadette Chirac a orchestré de main de maître une cérémonie qui était à la fois grandiose, intense et emplie d'humilité et de pudeur.   C'est ce passage de Saint Mathieu 25 que l'ancienne première dame a choisi en pensant à son mari et ce qu'il était  : "Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi. Les justes lui répondront: Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire? Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi? Et le roi leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.

Nous retiendrons de l'Homélie de Msg Aupetit quelques passages, tels que ; "
Le président Jacques Chirac avait axé sa campagne de 1995 sur le thème de la fracture sociale, portant ainsi son regard sur ceux qui restent sur le bord de la route. La fracture sociale est un mal qu’il est sans doute difficile de traiter puisque, aujourd’hui encore, certains se ressentent comme exclus. Un des rôles de l’Église est de construire la fraternité, cette fraternité qui constitue un des trois piliers de notre République et qui permet d’édifier une véritable unité entre nous. Cette fraternité est évidente pour les chrétiens puisqu’elle se réfère à l’unique Paternité de Dieu. C’est au nom de cette Paternité que Dieu, dès le commencement de l’humanité fracturée, demande à Caïn qui vient de tuer son frère Abel : « Qu’as-tu fait de ton frère » ? L’attention aux plus petits, aux plus faibles, aux laissés-pour-compte est une caractéristique du christianisme. Nous l’avons entendu dans cet évangile choisi par la famille : « J’avais faim, tu m’as donné à manger, j’avais soif, tu m’as donné à boire, j’étais nu et tu m’as habillé, j’étais un étranger, tu m’as accueilli, j’étais malade et tu m’as visité, j’étais en prison et tu es venu jusqu’à moi ». (...) 

Saint Paul nous l’a redit dans la première lecture : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ». Si tous les hommes « naissent libres et égaux en droit », on sait aussi qu’ils ne naissent pas forcément égaux dans la réalité de leur existence. Tout dépend de la façon dont ils sont accueillis, acceptés, aimés et des conditions dans lesquelles émerge leur jeune vie. En revanche, la mort est bien le lieu commun de notre humanité et, au fond, l’égalité véritable de notre condition humaine. Saint Jean de la Croix, ce grand mystique espagnol, nous l’avait révélé : « Au Ciel nous serons jugés sur l’amour ». Si nous présentons notre ancien président à Dieu avec tant de confiance, c’est parce que nous savons que seul l’Amour peut juger l’amour. "
Le président Chirac n'était pas resté indifférent à sa rencontre avec le Pape Jean-Paul II, alors qu'il était encore Maire de la ville de Paris, capitale française. Il s'était exprimé à cette occasion : "Existe-t-il au monde un espace plus réduit et cependant plus chargé de pensée où, d’âge en âge, de siècle en siècle, des génies dans les arts et les sciences, la philosophie et la théologie ont œuvré pour accroître le trésor de la culture humaine ?

Oui, Très Saint-Père, vous êtes au cœur de cette ville qui, dans son patrimoine et sur cette acropole, a recueilli le triple héritage de Jérusalem, d’Athènes et de Rome et Paris est fier de vous recevoir en ce lieu où ont été célébrés les plus grands événements de l’histoire de notre pays et d’où, jusqu’aux quatre coins du monde, ont été portées les idées généreuses qui ont enflammé tant d·hommes en quête de dignité, de liberté et d’honneur.Ceux qui croient et ceux qui ne croient pas sont venus pour vous dire les espérances que nous portons en vous, témoin vigilant et infatigable de la conscience et de l’esprit. en ces temps difficiles où il faut, avec la culture et la civilisation, sauver la vocation de l’homme. Comment en ce jour pourrais-je oublier la longue fidélité qui unit la France à Rome ? Comment pourrais-je oublier que la ville de Paris et la ville de Rome sont des villes sœurs, heureusement jumelées ? Une même lumière les enveloppe, plus douce et blanche à Paris. plus éclatante et dorée à Rome. Mais c’est la même lumière : elle figure la lumière de l’esprit qui nous unit en ce jour historique où Votre Sainteté est venue visiter le peuple de Paris." Source : La Documentation catholique, 15 juin 1980, N°1788.

Le président Macron a rendu hommage à Jacques Chirac par plusieurs gestes pesés, en exemple le petit cadre bronze dos à la caméra, posé sur le bureau au soir de sa déclaration solennelle aux français au jour du décès. C'était un présent que Jacques Chirac avait adressé à Emmanuel Macron, le Général De Gaulle en portrait de bronze. L'interprétation au piano de "L'impromptu"Op.142 de Franz Schubert par le chef Daniel Barenboim était aussi à l'initiative du chef de l'Etat Emmanuel Macron, qui a contacté personnellement le musicien et lui a demandé de venir alors qu'il était à Berlin.

Daniel Barenboim joue un "Impromptu" de Schubert à la messe pour Jacques Chirac © LeHuffPost

"Composées en 1828, l’année de la mort du compositeur autrichien, les “Impromptus” sont une série de quatre pièces d’une dizaine de minutes chacune, écrites pour le piano. Elles représentent pour les spécialistes de la musique classique l’exemple parfait de la lutte de Schubert contre les modèles académiques de l’époque. Le célèbre pianiste et chef d’orchestre, âgé de 76 ans, est notamment célèbre pour avoir créer l’orchestre israëlo-palestinien. Né argentin et israëlien, il a acquis la nationalité espagnole en 2002 et détient un passeport palestinien depuis 2008.  

Daniel Barenboim avait été fait commandeur de la Légion d’honneur par Jacques Chirac en 2007 pour son engagement pour la paix au Proche-Orient.

Le président de la République avait alors déclaré à son sujet: “Vous êtes un artiste complet, un pianiste et un chef d’orchestre incomparable. Vous êtes, enfin, un homme de paix. Un homme engagé avec une ardeur inlassable, avec un courage que rien ne peut abattre, pour la réconciliation israélo-palestinienne. Votre arme pour la paix, c’est votre baguette de Chef d’orchestre" -Huffpost




 

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