Reconfinement : nous ne sommes que des pions au milieu d'une campagne présidentielle

Y aura-t-il un reconfinement ? Macron laisse Castex et Véran pointer du doigt les communes et départements "à problème" et quand la situation sanitaire n'est plus tenable ce sont les élus locaux qui doivent prendre la dure décision de reconfiner. À Paris, Hidalgo ne sait plus sur quel pied danser pour doubler Macron sans se mettre les Parisiens à dos.

Quand il a été annoncé que c'est Jean Castex qui allait prendre la parole ce jeudi pour la conférence de presse, tous les médias s'attendaient à l'annonce de nouvelles mesures. Car maintenant la règle de la conférence de presse du jeudi est connue : quand c'est Véran qui prend la parole, c'est juste pour parler chiffres, quand c'est Castex, c'est pour resserrer la vis, et quand une communication de Manu est prévue, on peut commencer à refaire les stocks de pâtes...

 

Une communication verrouillée

Comme d'habitude, Jean Castex a commencé par montrer qu'on était "meilleur que les autres". Un exemple assez explicite du côté caricatural de l'exercice : le taux de vaccination par pays. La France y était comparée à l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. 

Castex - Comparatif du nombre de doses injectées pour 100 personnes par pays. Castex - Comparatif du nombre de doses injectées pour 100 personnes par pays.

Alors qu'on sait très bien que d'autres pays ont vacciné plus massivement comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou encore Israël... Un petit tour sur le site Covid Tracker et voici ce que l'on peu obtenir (filtres utilisés : METRIC = vaccination / INTERVAL = cumulative / COUNT = Per 100 people) :

Comparaison du taux de vaccination par pays selon Covid Tracker © Covid Tracker et Our World Data Comparaison du taux de vaccination par pays selon Covid Tracker © Covid Tracker et Our World Data

Et au final on se rend compte que les pays choisis sont déjà en queue de peloton. Certes cela fait sens de se comparer aux pays de l'UE car nous puisons nos stock dans une commande unique, alors qu'Israël, le Royaume-Uni et les États-Unis ont fait leurs commandes à part. Mais pourquoi le cacher ? Pourquoi ne pas les faire apparaître et rajouter l'explication que je viens de donner ?

En rhétorique on appelle ça du "cherry picking" (litt. "cueillette de cerises"), cette manipulation qui consiste selon Wikipedia en "la mise en avant des faits ou données qui donnent du crédit à son opinion en passant sous silence tous les cas qui la contredisent". Parce qu'en France, dans un an, il y a une nouvelle élection présidentielle. Ce "détail" pèse beaucoup dans le choix de la restitution de l'information et aussi dans la prise de décisions sanitaires.

Bref la conférence se passe, et au final, pas grand-chose d'annoncé... À par qu'il était urgent d'attendre pour 20 départements avant éventuellement de passer à un reconfinement local les weekends. Et c'est là qu'au-delà de la communication l'approche de la présidentielle à d'autres conséquences...

 

Peut-on être présidentiable en déclenchant le troisième confinement ?

La voilà la question : est-il possible d'être encore présidentiable en prenant une décision de reconfiner la population ? Qui va devoir porter le poids de cette responsabilité ? Car on le sait, au-delà de la perte de sympathie auprès des Français, un troisième confinement va avoir des conséquences économiques importantes et va freiner une vaccination déjà à la traîne...

L'objectif pour Macron est d'éviter à tout prix toute nouvelle mesure trop restrictive, à la fois pour l'économie mais aussi pour éviter les débats avec les autres candidats dans les prochains mois. Macron laisse Castex et Véran pointer du doigt les communes et départements "à problème" et quand la situation sanitaire n'est plus tenable, ce sont les élus locaux qui doivent prendre la dure décision de reconfiner, partiellement pour le moment. C'est ce qui s'est passé à Dunkerque et dans les Alpes-Maritimes. Maintenant, 20 départements sont en sursis, dont Paris et l'Île-de-France, avec un ultimatum au 6 mars pour obtenir de meilleures statistiques sanitaires. Mais penser que les chiffres vont s'améliorer en une semaine sans que de nouvelles mesures ne soient prises est illusoire. 

Autre point changeant dans la communication de Macron : lors de l'annonce du second confinement le 28 octobre, nous avions un échéancier chiffré très précis et nous savions quand tel chiffre devait être atteint. Dans la "Start-Up Nation" et des marketeux en général, on appelle ça des KPI pour "Key Performance Indicators" (litt. indicateurs clés de performance) parce que c'est plus "fancy" que de dire "objectif". Un bon KPI doit être mesurable, avec une valeur à atteindre et une date donnée. Globalement nous savions à l'époque que le seuil à atteindre était de 5.000 contaminations par jour en 4 semaines (contre 40.000 par jours au moment du confinement) avec une discussion à propos de la réouverture des bars et restaurants mi-janvier. Or ce seuil de 5.000 contaminations par jour, on ne l'a jamais atteint ! Et quand on n'a pas bien atteint son objectif c'est qu'on a très mal évalué la situation !

L'objectif de 5.000 cas de contamination par jour à atteindre pour le 1er décembre, en tireté vert, n'a jamais été franchi. © Covid Tracker et Our World Data L'objectif de 5.000 cas de contamination par jour à atteindre pour le 1er décembre, en tireté vert, n'a jamais été franchi. © Covid Tracker et Our World Data

Donc maintenant la consigne est simple : on ne fixe plus de date, plus d'objectif ! Nous sommes dans un tunnel de couvre-feu à 18h qui ne devait durer que deux semaines. Combien de temps va-t-il durer ? On ne sait pas... Va-t-il déboucher sur une vie normale avec réouverture des bars, restos, musées, théâtres ou sur un troisième confinement ? On ne sait pas...

 

Paris, le faux départ qui en dit long...

Hier, quelques minutes après l'allocution de Castex, Emmanuel Grégoire, Premier Adjoint de la Mairie de Paris, est sorti de nulle part et annonce sur France Info que la mairie va proposer un confinement de trois semaines au préfet et à l'agence régionale de santé afin "d'avoir la perspective de tout rouvrir" à son issue, car un confinement le week-end est "très contraignant sur le plan de l'impact sociétal et assez peu efficace sur le plan sanitaire".

Panique dans la team Hidalgo ! Visiblement l'annonce était prématurée, et dès ce matin le rétro-pédalage était complet pour préciser qu'il ne s'agissait que d'une "hypothèse de travail". Pourquoi tant de cafouillage ? Parce qu'Anne Hidalgo se verrait bien candidate face à Macron, et même si sa candidature à la Présidentielle de 2022 n'est pas officielle, ça commence à se voir ! Pour celle qui a été la première femme à la tête de la capitale, il lui semble logique de se voir comme la première femme à la tête de l'État. Après tout, Chirac a bien réussi la transition entre la mairie de Paris et la Présidence de la France donc "pourquoi pas moi" doit-elle se dire... D'autant plus que du côté du PS, personne n'est en mesure de lui faire de l'ombre. Pour une candidature de la gauche unie, elle va encore avoir pas mal de travail à faire pour se réconcilier avec les Verts, ne parlons même pas de la gauche de la gauche...

Elle se voit clairement candidate mais ne peut pas se permettre d'être associée à une décision aussi impopulaire qu'un reconfinement. Pour elle, ce qu'elle veut mettre en avant, c'est la transformation de Paris et les JO 2024, pas l'enfermement des Parisiens.

 

Conclusion ?

Pour le moment on ne sait toujours pas à quelle sauce nous allons être mangés. Castex ricane de la boulette de la Maire de Paris, Hidalgo va proposer son troisième confinement quand même pour dire que si ça ne se fait pas, elle l'avait quand même proposé mais on lui a refusé. Bref, on retourne à la bonne vieille politique politicienne du monde d'avant. 

Mais en attendant, nous, le 6 mars, on fait quoi ?

 

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